CHAPITRE 1
(Maëlle)
—Suzie ! Arrête ce boucan, bon sang ! Tu vas finir par nous rendre sourdes !
Je regarde le tableau Excel, affiché sur mon ordinateur, partagée entre exaspération et lassitude. Ma sœur Suzie, a une fois de plus, décidé de transformer notre salon en boîte de nuit, et l’enceinte portable crache depuis tout à l’heure un flot de boum-boum assourdissants ! Elle s’ambiance, comme elle dit ! C’est toujours le même rituel qu’elle observe, chaque week end, avant de sortir avec ses copines : Spotify à fond et des basses qui donnent l’impression que le cœur va s’arrêter, tellement elles sont fortes ! Je finis par capituler. Je me pencherai sur cet inventaire plus tard, quand ma sœur aura déguerpi. Là au moins, j’aurai des chances de me concentrer et d’être plus efficace !
Je suis la toute nouvelle gérante d’une petite librairie de quartier. C’est la première fois que j’occupe ce poste. Je suis le seul maître à bord, ce qui est absolument génial, mais aussi extrêmement angoissant ! Je n’ai pas intérêt à me planter, par exemple sur l’inventaire des rentrées de ce mois !
Ma sœur n’a pas ce genre de soucis : secrétaire médicale dans un cabinet dentaire, elle jette sa petite blouse verte, quand arrive le vendredi soir, enfile sa toute dernière tenue à la mode, achetée dans une boutique branchée de la ville, et c’est parti pour deux jours d’orgie !
J’ignore comment elle fait pour tenir le coup ! Personnellement, à ce rythme, je m’écroulerais au bout de deux semaines ! J’observe donc le spectacle, mi-amusée, mi -agacée du véritable défilé de mode auquel j’ai droit à chaque fois : Suzie possède une garde-robe complètement démesurée, à tel point que notre petit dressing que nous nous sommes aménagé, suffit à peine pour contenir l’ensemble de ses tenues !
La voilà, à présent, fin prête, maquillée et coiffée. Elle se plante devant moi et me lance la sempiternelle question :
— Maëlle, tu es sûre de ne pas vouloir venir ? Ce serait sympa pour une fois, qu’on sorte entre frangines ! Allez ! Pour une fois ! Fais- moi plaisir !
Je pousse un long soupir. Ça y est c’est reparti ! A chaque fois, c’est pareil : Suzie me tanne pour que je l’accompagne dans ses innombrables virées nocturnes. Personnellement, m’abrutir les tympans dans un endroit bondé, ne me tente guère. Je préfère largement le calme feutré d’une bibliothèque, par exemple, plutôt que de me retrouver embarquée dans les soirées délirantes de ma sœur et de ses amies !
Je les ai déjà accompagnées deux ou trois fois, et je n’en ai jamais gardé un souvenir impérissable ! c’est toujours la même chose : leurs lieux de prédilection, ce sont des boites de nuit où traine toujours la même faune : des gars, pour la plupart à moitié éméchés, qui jettent leur dévolu sur la petite nouvelle qui pointe le bout de son nez.
Suzie, quant à elle, adore ça, draguer et se faire draguer ! Elle estime qu’elle est encore trop jeune pour se caser, et elle a envie de profiter de la vie, si vous voyez ce que je veux dire ! A 24 ans, ma sœur possède déjà un palmarès impressionnant de petits copains et crush en tous genres. Il faut dire qu’elle a un physique qui l’avantage beaucoup ! Petite blonde aux formes pulpeuses et aux yeux clairs, elle a l’art d’attirer les regards sur elle ! Pour ce qui me concerne, ce n’est pas tout à fait la même chose ! Mes cheveux châtain foncé et mes yeux noisette sont nettement plus communs, même si je ne me plains pas spécialement de mon physique ! Je n’ai qu’un an de plus qu’elle, pourtant, ce genre d’amusements puérils ne m’intéresse plus. J’ai envie d’autre chose. Je ne dis pas que je serais contre rencontrer quelqu’un, mais pour le moment, ce n’est pas d’actualité. Mon travail m’accapare bien trop !
D’habitude, ma sœur n’est pas du genre à insister devant mon refus de l’accompagner, mais en cet instant, cette petite tête de mule en a décidé autrement. A son expression déterminée, je sens que ce n’est pas ce soir que je parviendrais à bout de mon tableau de commandes pour la librairie ! Je la connais, quand elle prend cet air-là, c’est que Suzie n’a pas l’intention, cette fois-ci de lâcher l’affaire ! Ça fait plusieurs minutes qu’elle est plantée devant moi, en tapant le sol du bout de son escarpin verni, en signe d’impatience.
C’est bon, cette fois, je m’avoue vaincue. J’accepte de faire une exception à la règle, mais je la préviens immédiatement : pas question de me transformer en poupée de téléréalité ! Un jean et un chemisier feront grandement l’affaire. Je n’y vais pas pour passer un casting !
— Ah non ! Pas question que tu viennes avec nous, habillée comme une nonne ! (Une nonne en jean ? C’est nouveau, ça, tiens !). Tu vas me faire le plaisir d’aller enfiler une robe !
Je soupire de nouveau. Décidément, elle ne va pas me lâcher ! Au bout de deux ou trois essayages houleux (il a fallu presque je me batte pour l’empêcher de me mettre sur le dos, une robe bustier quasi transparente !), j’opte pour une combinaison noire, sans manches, qui a le mérite de mettre en valeur mes longues jambes. Des sandales à talons complètent ma tenue. C’est sobre, mais élégant. Je ne suis pas forcément super à l’aise, c’est un vêtement que j’ai dû porter une ou deux fois dans ma vie, mais c’est toujours mieux que ce que ma sœur me proposait !
J’ai dû lourdement insister pour me maquiller et me coiffer moi-même, de peur de ressembler finalement à un clown : le résultat me convient, certes discret, mais j’ai réussi à mettre en valeur mon regard par un léger trait d’eye-liner, et mes cheveux retombent en vagues souples et brillantes sur mes épaules. Suzie me scrute d’un œil expert. Son sourire appréciateur me dit que ce qu’elle voit lui convient :
— Ma chérie ! Tu es magnifique, comme ça ! Et cette silhouette ! Non mais je suis carrément jalouse, là !
Suzie manie à la perfection l’art de l’exagération et des grandes déclarations enflammées : c’est ce qui fait aussi son charme, cette spontanéité naturelle ! Mais j’avoue que cette fois, l’image que me renvoie le miroir me satisfait également. Après tout, de temps en temps, ce n’est pas si mal de se pomponner !
Les copines de Suzie nous attendent déjà devant le restaurant qu’elles ont choisi, avant d’aller en boîte. Je les connais toutes, elles sont toutes aussi déjantées que ma sœur, mais très sympas. Leur groupe bruyant et gesticulant nous accueillent à grands cris, lorsque nous descendons du Uber. On ne risque pas de les louper !
Parmi elles, il y a Tania et Lucie, toutes deux secrétaires dans le même cabinet dentaire que Suzie, Jasmine, l’esthéticienne, et la dernière venue dans la bande, mais peut-être la plus exubérante de toutes, excepté ma sœur bien sûr, Lila, tatoueuse de son état ! D’ailleurs elle exhibe fièrement ses bras et le haut de sa poitrine entièrement bariolés, dans une robe tellement près du corps, qu’à mon avis il lui a fallu un chausse-pied pour l’enfiler !
La joyeuse troupe nous entoure, et très vite les filles me félicitent chaleureusement d’être venue pour une fois, et aussi pour ma tenue qui semble faire l’unanimité…
— Et tout ça, grâce à moi ! lance Suzie toute fière, à celles qu’elles surnomment le groupe desLDP (en clair, Langues De P…, à cause de leur passe-temps favori qui est de mettre des notes aux représentants de la gent masculine qu’elles rencontrent !). Elle est quand même vachement plus sexy qu’avec son look de rat de bibliothèque ! Rire général.
Lassée, je lève les yeux au ciel. Je sens que je n’ai pas fini de me taper la honte avec ces folles furieuses. A chaque fois, j’ai l’impression...