Faverney
Début juillet 1915
Le ciel bleu d’azur était traversé de nuages cotonneux. Charles marchait, les mains dans les poches. Il descendait la rue Catinat, saluait les femmes sur le seuil des maisons. Elles morigénaient un gamin qui se faufilait entre leurs jambes et reprenaient leur ouvrage de raccommodage. La guerre avait commencé depuis plusieurs mois, les hommes avaient dû abandonner le village. L’avis de mobilisation avait fait verser beaucoup de larmes. Ce jour-là, le 2 août 1914, seul Émilien avait quitté la ferme pour aller combattre, au grand dam de Charles, qui désirait l’accompagner. Il n’avait pas encore l’âge de la conscription et dut patienter presque un an.
Le vieux Duprés passa tout près de lui à le frôler, il poussait une carriole chargée de foin pour les lapins. Des enfants couraient en donnant des coups de galoche dans un caillou. Ils riaient et se bousculaient, insouciants des évènements. Le jeune garçon sourit, il n’y avait pas si longtemps qu’il s’amusait ainsi avec ses camarades. Il ralentit devant l’échoppe du cordonnier, puis longea l’atelier de ferronnerie du père Mayer. Celui-ci lui fit signe. Il ne parlait plus depuis son retour de guerre en 1870. Personne ne savait ce qu’il avait alors subi, il était rentré muet, bossu, aigri. Il vivait avec sa très vieille mère et maintenait l’entreprise paternelle tant bien que mal.
Charles sifflotait tout en se demandant quelle serait la réaction de Léonie à l’annonce de son engagement. Jusqu’à présent elle n’était que la sœur de ses camarades Armand et Marcel, les jumeaux Daval, mais depuis quelques mois, il s’était aperçu que sa présence faisait battre son cœur. Il faut dire qu’elle était jolie Léonie…
Il arrivait en direction de la rivière, des vieillards s’activaient dans les jardins longeant la route. Charles se fit la remarque que tous ces hommes avaient déjà combattu pendant l’autre guerre. Le père Gallois et Fernand Sage avaient été blessés à Belfort, le premier avait une jambe de bois et le second une grande balafre au visage. Au niveau des abattoirs, il s’écarta, l’odeur puissante qui émanait du bâtiment l’incommodait. Il jeta un coup d’œil du côté de la cour de chargement. Deux tombereaux attelés attendaient devant la large porte, les cris des animaux parvinrent jusqu’à lui, il frissonna. Son père et lui avaient livré deux veaux le matin même, à cette heure, ils devaient être débités en morceaux.
Il traversa la route et s’assit sur l’herbe au bord de l’eau. Il adorait cet endroit. L’onde glissait doucement, presque silencieusement sous le ciel de juillet. Sur l’autre rive, des vaches mâchouillaient en l’observant de leurs grands yeux étonnés. Il se dit que tout était calme, on ne pouvait imaginer qu’ailleurs, pas loin, des hommes se battaient et mouraient. Le pont du train, c’est ainsi qu’il l’appelait depuis son enfance, se reflétait sur l’eau miroitante de la Lanterne. Le nez en l’air, son regard se noya dans les paréidolies des nuages. Il y devinait des animaux, des oiseaux géants éphémères qui se déformaient rapidement. Soudain, il sursauta, un monstre gris, un cumulonimbus comme un soldat armé le fit revenir à la réalité. Il se redressa en murmurant cette phrase : je vais aller combattre l’ennemi. Mais plus le moment de partir approchait et plus l’appréhension le gagnait. Surtout depuis hier, quand il avait appris la mort d’un jeune du village. Raymond, il le connaissait bien, c’était un camarade de son frère Émilien. Le maire était passé devant la ferme paternelle et s’était dirigé vers la maison des Balland. Marguerite, la mère de Charles avait attendu sa sortie et s’était précipitée chez sa voisine pour la consoler de sa détresse. Elle était restée toute la soirée à sécher les larmes de son amie.
Il reprit son parcours, croisa des femmes qui quittaient le bateau-lavoir. C’était une construction de bois posée sur l’eau, amarrée par de solides cordes, elles-mêmes attachées à de gros pieux piqués dans la rive et qui permettait à huit personnes de venir faire les lessives. Un toit en tôle les protégeait des intempéries. C’était un cœur palpitant où se mêlaient informations et commérages. Quiconque passait sur le chemin à côté, pouvait écouter les éclats de rire, les hurlements ou les chuchotements plus confidentiels. Rosa, une vieille fille du village, le salua gentiment, elle poussait une charrette sur laquelle deux énormes lessiveuses débordaient de linge mouillé. Déjà, le bruit répétitif des engrenages du moulin se faisait entendre, ainsi que le son de l’eau coulant à travers le barrage.
Il espérait voir Léonie, ne serait-ce qu’un instant, respirer son parfum sucré et enregistrer dans sa mémoire l’intensité de son regard bleu.
Des hommes s’activaient autour de la minoterie. Charles les guetta, il y avait Albert Bertin, Marcellin Chognart et un jeune arpète, Gaston Frémis. Les deux premiers étaient trop âgés pour être mobilisés et Gaston était encore un gosse. Il attendit en priant pour que le passage soit désert à son arrivée. Il se cacha quelques instants derrière un saule pleureur. De cet endroit, il apercevait un morceau de la façade du séminaire. Les lieux étaient quasiment vides des hommes qui logeaient là. Tous les étudiants étaient sur le front. Seuls l’abbé Boulay, le vieil aumônier et Arsène le jardinier, essayaient de maintenir un peu de vie dans l’immense bâtisse.
Charles guettait les allées et venues du moulin, puis, ne voyant plus âme qui vive, avança et se cala contre un poteau du porche de pierres. Il jeta un rapide coup d’œil à la montre gousset de son père, elle marquait seize heures. Léonie allait sans doute sortir pour effectuer quelques livraisons de farine. Il patienta cinq minutes, un peu tendu et épiant le moindre mouvement. Le bruit des machines était assourdissant. Une ombre apparut. Elle sursauta au moment où le jeune homme surgit de sa cachette.
— Bonjour Léonie !
— Oh, Charles, tu m’as fait peur ! Que fais-tu ici ?
— Heu, je suis venu te voir, Léonie et te dire que je pars après-demain… Je prends le train pour Bourges, je vais m’engager !
— Ah, toi aussi… Tu as appris pour Raymond Balland ?
C’est horrible, il était fiancé à la Marie, celle qui vend des fleurs…
— Oui… Encore un.
— Et tu t’engages tout de même, tu pourrais attendre que l’on t’appelle ! Mes frères sont partis, tout le monde s’en va… Tu aurais pu repousser d’un an, et qui sait, peut-être que la guerre sera terminée d’ici là…
— J’ai décidé d’y aller. Et si je veux que le combat finisse, il faut que je m’en mêle, je vais chasser les boches ! ajouta Charles en souriant.
— Et… et si tu ne reviens pas ?
— Je rentrerai, Léonie, je te le promets, et je ne vais pas me battre demain, je dois faire mes classes !
Elle était belle avec ses cheveux blonds frisés attachés haut sur la nuque, sa blouse fleurie et sa longue jupe grise. Elle leva son visage vers lui. Il n’osait pas la toucher, mais il la dévorait des yeux. Il s’écarta, ne voulant pas la retenir, elle devait faire ses livraisons. Il n’avait pas envie qu’on le voie ici. Il s’éloigna, puis revint sur ses pas :
— À mon retour de la guerre, tu seras d’accord pour m’épouser, Léonie ?
— Oui. Alors, ne te fais pas tuer, s’il te plaît ! Ne meurs pas, ne meurs pas Charles Oudot !
Il quitta le moulin et décida de remonter par le passage d’Enfer. Parvenu en haut, il dépassa la gendarmerie-école, longea la rue, salua les commères qui filaient devant leur porte, puis tourna à droite en direction du cimetière. Des enfants s’amusaient en bordure du chemin. Ils braillaient et riaient en sautant dans tous les sens. Charles les observa un moment. Les gamins jouaient à la guerre, des bâtons faisaient office de fusils et ils criaient « À bas les boches ! » Parvenu devant le grand mur soutenant les caveaux, il bifurqua à gauche, croisant des charrettes chargées de foin que tiraient de robustes chevaux comtois. Il arriva à la ferme familiale. Jules, son...