CHAPITRE 2
Après la démonstration de force pour le moins efficace devant le roi et ses conseillers, Willemina Bladewell fut conduite dans un bâtiment annexe du château, là où on pouvait avoir accès autant à l’aile administrative qu’aux différents corps militaires des lieux. Ce fut Wilhem Dryden qui fut chargé d’effectuer l’intégration de la nouvelle recrue. Après avoir rejoint le maître d’armes dans les jardins jouxtant l’édifice, elle fut conduite dans un long couloir où plusieurs portes se succédaient. Étant la seule femme, il aurait été un peu compliqué de la loger aussi près des autres membres de la garde, qui était surtout composée d’éléments masculins. Il fut donc décidé que Willemina résiderait plutôt dans l’étage réservé aux domestiques, non loin du quartier des femmes de ménage. Elle y serait tranquille et surtout moins loin du château que si elle avait logé avec les autres soldats présents.
La chambre qui lui avait été attribuée lui plut d’emblée. Les meubles étaient de confection simple, mais ils étaient robustes et pratiques. Ce qui était tout à fait suffisant aux yeux de quelqu’un qui avait toujours vécu dans un confort relativement sommaire. Au bout du couloir, il y avait une salle de bains commune, avec de profondes baignoires en porcelaine, isolées les unes des autres par des rideaux. Elle tira de l’eau chaude pour en remplir une, tout en ajoutant un peu d’eau froide afin d’en ajuster la température. Une fois que son bain fut prêt, la jeune femme se dévêtit avant de s’immerger en poussant un soupir de soulagement. Elle s’accorda quelques instants pour laisser la chaleur agir sur ses muscles quelque peu endoloris, et prendre le temps de réfléchir sur les évènements qui venaient de se produire.
À l’origine, elle s'était rendue jusqu’au château avec l’intention d’y trouver un quelconque emploi dans la garde royale. Certes, elle avait rejoint le maître d’armes Dryden, mais pas exactement comme elle l’avait prévu. En pensant à leur rencontre, les traits de la jeune femme se tirèrent ; elle avait bien vu le mépris hautain de Dryden la première fois qu’il avait posé les yeux sur elle, et il lui était un peu difficile d’en estimer la cause avec précision. Était-ce parce qu’elle avait bouleversé une organisation bien rodée, ou était-ce à cause d’elle ?
En marchant dans les couloirs, elle avait surpris les regards en coin des gens qu’elle avait croisés et leurs murmures à peine discrets. Plusieurs fois, le nom du royaume de Critano fut prononcé, avec dégoût. Certaines personnes avaient fait un léger détour dans le seul but de ne pas se trouver sur le même chemin qu’elle.
Willemina ne tergiversa pas davantage tout en se frictionnant avec un savon au miel. Même si elle l’avait souhaité plus que tout au monde, elle n’aurait jamais pu faire disparaître ce qu’elle était simplement en se frottant la peau le plus fort possible. Pas plus qu’elle n’aurait pu effacer, par la même occasion, les idées préconçues de tout un peuple. Aussi, avait-elle décidé de chercher à s’accommoder au mieux de la situation. Elle sortit du bain et se sécha soigneusement avant d’enfiler à nouveau ses vêtements.
Elle s’évertua à démêler son ample chevelure brune aux reflets acajou, et ce simple coup d’œil dans le miroir lui rappela pourquoi les gens la regardaient souvent de travers. Ses cheveux lui arrivaient jusqu’aux épaules, ses yeux sombres aux iris aux nuances de gris chatoyants et son teint mat étaient caractéristiques du peuple du pays voisin : Critano. Près de cent ans auparavant, des escarmouches avaient éclaté à la frontière de cette contrée au moment où le roi d’Ethundæ avait eu des velléités d’agrandir son territoire. La riposte de Critano avait été sans commune mesure, et les habitants de ce pays n’étaient plus désormais les bienvenus. Aussi, il était très étonnant qu’une femme arborant les caractéristiques critaniennes soit réellement bien accueillie au château, et encore moins pour assurer la sécurité de l’unique prince héritier.
Willemina en était là, dans ses réflexions, quand quelques coups discrets furent frappés à la porte de la salle de bain.
— Mademoiselle Bladewell ? Je m’appelle Brienne, et je suis l’une des femmes de chambre du palais. On m’a envoyée pour vous faire savoir que le maître d’armes Dryden vous attend au quartier des officiers.
— Très bien. J’ai fini et je suis habillée, vous pouvez entrer.
La porte s’ouvrit alors et une jeune domestique fit son apparition.
Elle ne doit pas être plus âgée que moi, songea Willemina qui fut ravie de voir quelqu’un qui ne la regardait pas avec dédain, mais avec un doux sourire.
— Venez, le maître d’armes n’est pas réputé pour sa patience.
— D’accord. D’autant plus que je voudrais éviter d’avoir à le contrarier d’entrée de jeu.
Tandis que les deux femmes marchaient dans les couloirs recouverts d’un simple parquet de chêne, Brienne ne pouvait s’empêcher d’observer Willemina à la dérobée. Elle cherchait à lui dire quelque chose, mais sans pour autant oser le faire.
— Allez-y, Brienne. Dites sans détour ce qui vous préoccupe.
— Pardon. Je… je ne voulais pas me montrer impolie, mais j’ai remarqué que vous n’avez ni vêtements de rechange ni aucun bagage en arrivant.
Willemina eut un petit rire.
— En fait, si... mais toutes mes affaires sont restées à l’auberge où je réside en ville. D’ailleurs, il va bien falloir que je trouve le temps de tout récupérer, à un moment ou un autre.
— Si vous voulez, nous pourrions nous en occuper. Comme cela, vous retrouveriez vos possessions dans votre chambre avant ce soir.
— En effet, ce serait une très bonne idée, mais j’ai le sentiment que je ne vais pas rester très longtemps ici.
— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Willemina jeta un petit coup d’œil amusé à la jeune femme qui la regardait avec une curiosité évidente.
On voit bien que tu ne juges pas les gens sur leur seule apparence. Dommage que tout le monde ne soit pas comme toi.
Elle lâcha un soupir.
— Je pourrais très bien ne pas faire l’affaire pour le poste qui m’a été proposé. Aussi, je n’aurais plus qu’à retourner moi-même à l’auberge, avant de rentrer chez moi.
— Ne dites pas cela. Après tout, vous avez fait sensation dans la salle du trône, d’après ce que l’on dit.
Willemina manqua de trébucher à ces mots.
— Comment ?
Brienne eut un petit haussement d’épaules.
— Après tout, beaucoup de gens ont assisté à votre arrivée et n'ont rien raté de votre… euh… démonstration musclée auprès du roi. Certaines personnes sont bavardes, et la rumeur a très vite fait le tour du château à l’heure qu’il est.
Willemina geignit en son for intérieur. Ce n’était pas vraiment comme cela qu’elle comptait se faire remarquer du maître d’armes Dryden, et cet état de fait n’allait sans doute pas améliorer leurs rapports. Il fallait craindre que cette rencontre soit encore moins cordiale que celle qu’elle aurait pu espérer par rapport à ses origines.
Déjà, Brienne l’avait conduite au quartier des officiers, dans un bâtiment jouxtant la résidence du personnel du château. Un édifice en pierres robustes où les meurtrières ne laissaient passer qu’un peu de lumière.
Avant même que Willemina ne dise quoi que ce soit, Brienne toqua à la porte et annonça leur arrivée. Une voix bourrue leur répondit de derrière le battant massif.
— Faites-la entrer, puis disposez, Brienne.
— Oui, maître Dryden.
La femme de chambre ouvrit le passage devant Willemina, puis s’en alla, en lui souhaitant bonne chance dans un murmure discret.
— Fermez derrière vous, fit le maître d’armes.
Le bureau était très sommaire, avec une table en bois massif recouverte de documents et de livres. Un feu dans l’âtre parvenait à peine...