RIRES
Apprenons, ai-je dit, à prendre au sérieux dans la vie ce qui en vaut la peine, et à rire ou, encore mieux, à sourire du reste. La différence que je fais ici entre les deux verbes est importante. Dire que l’humour fait rire en effet n’est pas dire grand chose. Car il y a plusieurs façons de rire, et aussi plusieurs significations du rire, qu’on ne distingue pas toujours. Moi-même, étant enfant, je confondais le rire avec tous ses aspects et toutes les occasions où il se manifeste. Ce n’est que plus tard que j’ai vu les différences qu’on peut y discerner.
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Il y a un rire qui dévalorise, déprécie son objet, qui s’en retranche et s’en distancie : objet avec lequel il ne veut rien avoir en commun, et par rapport auquel il se sent supérieur. C’est le rire de l’ironie. Là l’objet perd toute existence propre, il est réduit à n’être qu’un pantin, une marionnette. À ce rire-là convient la définition de Bergson : « Du mécanique plaqué sur du vivant. »
Si un jour de gel je me poste à ma fenêtre et vois dans la rue une personne glisser sur une plaque de glace et s’étaler tout du long sur la chaussée, et si le rire me vient à cette occasion, c’est que je retire à cette personne tout caractère d’humanité : je ne vois qu’un mouvement quasi abstrait, comme dans un dessin animé. Maintenant, si je m’approche et si je vois que l’accidenté est blessé, le rire en moi s’éteint et l’empathie s’installe (au moins puis-je l’espérer !).
Je peux en dire autant de la comédie qui stigmatise les gens au nom des ridicules qu’ils sont censés présenter. Les commentaires qu’on en fait ordinairement en acceptent le point de vue comme seul pertinent. J’ai souvent posé à mes étudiants la question de leur opportunité, de leur valeur. Naturellement ils n’en voyaient pas d’autre, si esclave des manuels souvent est la jeunesse, et si prompte à se plier au consensus, à la doxa ! Mais maintenant je vois bien que ce type de comédie, qui se situe au-dessus de ce qu’elle critique, non seulement manque de charité et de bienveillance, mais aussi de profondeur.
Parfois critiquer un soi-disant ridicule montre simplement l’incapacité où l’on est de le comprendre, d’entrer dans sa façon de voir. Je pense à Rousseau qui en voulait à Molière d’avoir fait rire aux dépens du Misanthrope : et c’est un fait que en changeant le point de vue et en entrant dans sa logique, on peut voir Alceste comme un honnête homme disant toujours la vérité et entouré de coquins. Dans son opposition à Philinte, il apparaît comme un homme de l’idéal, tandis que Philinte incarne dans la vie l’homme de la prose.
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Je pense qu’il est nécessaire de mûrir tout au long de la vie, et que ce faisant, au fil des années, on n’a pas toujours de l’existence la même vision. Enfant, je ne connaissais, autant que je m’en souvienne, que le rire ironique, dévalorisant, fait de sarcasmes et de railleries, celui par exemple dont mes camarades pouvaient être acteurs ou victimes, un peu comme il se voit aujourd’hui dans les affaires de harcèlement scolaire. Pour ce qui était de moi, il me semble que j’étais tout à fait sérieux. Apparemment je ne connaissais pas le vrai humour, moins vindicatif à l’égard des autres car capable de rire aussi aux dépens de soi-même. Mais peut-être tout enfant par nature est-il dans la situation où j’étais moi-même : pensant surtout à lui, égocentré, peu porté à entrer dans les raisons des autres.
Le rire de l’humour est tout autre que le rire ironique. Il ne dévalorise pas son objet, et s’il lui arrive de s’en moquer, c’est sans agressivité, et je dirai avec bienveillance et empathie. En somme, lorsqu’on se moque de quelque chose que l’on n’aime pas, on fait de l’ironie. Et quand on se moque de quelque chose que l’on aime, on fait de l’humour.
Dans ce dernier cas, si on peut rire certes des autres (gentiment, en respectant leur humanité, dont on participe soi-même), l’essentiel est l’attitude que l’on a vis-à-vis de sa propre vie. L’autodérision souriante par exemple suppose une prise de distance vis-à-vis de soi et une objectivation des situations impensables dans le cas de l’ironie.
Encore une fois je ne suis pas sûr que l’enfant, très sérieux en lui-même, en soit capable. Peut-il vraiment se dédoubler, se voir à distance et de l’extérieur, par les yeux d’un autre, comme l’adulte ? Ce dernier par exemple peut bien dans des situations émotionnelles fortes parler de lui à la seconde personne (« Vraiment, tu es bien malin ! »), ou à la troisième (« Vraiment il est bien malin, celui-là ! »), pour se moquer de lui-même.
Ces changements, qu’on appelle des énallages pronominales, sont des modifications de distance mentale, supposant une réflexion que l’enfant, tout occupé à mordre dans la vie avec sa voracité et son égocentrisme habituels, ne me semble pas pouvoir manifester.
Tout petit il est vrai il peut parler de lui à la troisième personne (« Il a fait cela, Toto... »). Mais il ne fait par là que répéter ce que lui disent ses parents. Il n’a pas encore le sentiment de son individualité. Le principe d’individuation, pour reprendre le concept de Jung, ne s’est pas encore opéré.
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L’adolescent (peut-être) et l’adulte en tout cas peuvent à mon sens seuls mettre en question ce qu’ils pensent, par une opération qu’on nomme demétacognition. Elle permet de traquer les biais cognitifs, ou erreurs de raisonnement. Elle est homologue à celle du langage quand il se questionne lui-même en vertu de sa fonction ditemétalinguistique. Ce sont là des fonctions secondes (et non pas secondaires) par rapport à l’exercice spontané de la pensée et du langage.
Une opération de mise à distance, d’objectivation d’une situation via une pensée réflexive, est essentielle pour comprendre la genèse et l’expression de l’humour. Elle suppose, à mon avis d’avoir beaucoup vécu, comme le fait d’avoir dans une discussion ou une situation conflictuelle la capacité de pouvoir entrer dans les raisons de l’autre, de ne pas s’arc-bouter sur ses propres perceptions qui ne sont qu’un fragment de la situation.
On essaie de s’élever à la vision d’ensemble, comme celle du dialecticien qui selon Platon embrasse les choses de façon globale ou synoptique (synoptikos ho dialectikos). Ou bien, comme disait Kafka, dans le combat entre soi et le monde, il faut seconder le monde. Cette attitude n’est pas spontanée, mais s’apprend. Je dirai donc ici que l’humour, qui se range du côté du monde et fait entendre sa voix, est comme le Roman pour Lukacs dans saThéorie du Roman, une forme de virilité mûrie. On trouve aussi les mêmes remarques chez Milan Kundera.
On comprend pourquoi entre la comédie qui stigmatise le ridicule, et qui garde des côtés tragiques quand on éprouve de l’empathie pour la victime, et la comédie adoptant la posture de l’humour, la seconde vienneaprès la première, come la maturité vient après la jeunesse. Si le rire de la première reste encore problématique, celui de la seconde le dépasse, il est au-delà. On peut le dire trans-problématique.
Ainsi sous le regard surplombant de Dieu les hommes ne sont que les protagonistes d’uneDivine Comédie (Dante). Et sous le regard surplombant de l’Histoire ou de la Société, d’uneComédie humaine (Balzac). La posture alors réellement humoristique de l’Ensemble relativise et dépasse les drames individuels.
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Mais la distinction capitale entre ironie et humour est rarement faite aujourd’hui, et les amuseurs publics qu’on appelle humoristes et qui inondent nos médias ne sont en réalité que desironistes. Ils n’ont de cesse que d’attaquer les autres, sans se mettre en question eux-mêmes. De même, les recueils deblagues qui circulent çà et là font rire je dirai sans fond véritablement humain, et n’ont pas la profondeur de l’humour, où sont en question l’humain et la façon mature de se comporter dans la vie. Voyez quand elles s’en prennent pour les...