AVEC MA CHÈVRE AMZA
(Conte sur la destruction du monde)
Aroud, petit garçon de dix ans, vivait aux abords du désert de Kamer avec ses parents dans une vieille masure. Son père Yagour, sa mère Héphrène, son petit frère Rida de quatre ans, l’âne Yédir et la chèvre Amza à la tête d’un petit troupeau de moutons et de chèvres, formaient tous ensemble une famille très gaie.
La masure constituée de deux pièces se trouvait au milieu des acacias du désert. Non loin, à quelques cent mètres, il y avait un puits qui permettait d’arroser un petit bout de terrain, où Yagour cultivait du mil et des courges. L’âne aidait à transporter l’eau pour le champ et pour la maison, dans des petits tonneaux de bois.
Héphrène et Rida allaient chercher du bois pour faire la cuisine : des branches d’acacias et toutes sortes de branchages. Parfois Héphrène élevait une ou deux poules quand les termitières permettaient aux poules de se nourrir. Quand une termitière apparaissait, il fallait la protéger contre les animaux du désert qui venaient la nuit s’en repaître et la détruire, avant que les poules ne puissent se réjouir de ses tous petits œufs.
Yagour allait vendre de temps en temps au village le plus proche, de six kilomètres, un mouton, avec l’âne Yédir, et il revenait avec de la farine, de l’huile et diverses choses qui permettaient à la famille de vivre pauvrement certes, mais presque agréablement.
Il prenait aussi du temps au village pour se faire raconter toutes les nouvelles du monde, et il revenait parfois triste, parfois très gai.
Les mois de saison sèche, le désert ne donnait parfois plus grand-chose à manger au troupeau. Aroud était chargé de faire des provisions pour le troupeau dans ses longues promenades dans le désert.
Yagour et Héphrène tissaient aussi des tapis, le soir, ou les mauvais jours de grand vent, avec des poils de chèvres et de boucs sur une machine à bras très ancienne.
Aroud emmenait le petit troupeau paître dans le désert et ramassait donc des herbes de toutes sortes pour les jours très chauds de l’été, herbes qu’il mettait sur son dos dans un sac de toile et qu’il rapportait dans la masure.
Il ramassait aussi des pommes d’âne qui, en se flétrissant, prenaient de très belles couleurs. Il les rapportait à sa mère qui les disposait un peu partout dans la maison comme décoration. Car elles ne se mangeaient pas.
Aroud n’allait pas à l’école, mais il causait avec sa chèvre Amza qui donnait du lait régulièrement depuis qu’elle avait eu des petits. Il inventait des histoires que la chèvre écoutait patiemment et avec gentillesse. Aroud faisait profiter Rida de ses histoires le soir. Il jouait aussi sur une petite flûte en roseau que son père lui avait fabriquée. La chèvre était ravie et en oubliait de manger.
Amza aimait beaucoup l’âne Yédir. Ils faisaient ensemble des parties de cabrioles, des farces et ils semblaient rire aux éclats. Quand Rida et Aroud s’en mêlaient, cela devenait un grand spectacle dont les parents se régalaient.
Aroud allait souvent, quand il avait rentré le troupeau, sur les dunes, non loin de là. Le désert se composait de deux parties. Une partie de petits cailloux et de sable où poussaient une quantité d’herbes, d’arbustes et d’arbres, les acacias, et une autre fait essentiellement de collines de sable qui se déplaçaient au gré du vent. Ces collines constituaient des dunes, blanches, ou dorées, ou orangées. Les herbes y étaient plus rares. Du sommet des dunes, le paysage était magnifique et on pouvait croire que le monde entier n’était que dunes. Aroud s’agenouillait, ou s’asseyait sur ses pieds et restait là sans bouger, dans la contemplation. Il était saisi par une indicible ivresse de plaisir. Alors il se penchait en avant pour prier, face au levant, et il allongeait les bras dans le sable. Il remerciait Dieu, comme ses parents lui avaient appris. Il disait « Je te remercie de m’avoir donné ma famille, je te remercie pour le désert et les dunes, et leurs couleurs, je te remercie pour les pluies de cette année… » Quand la chèvre Amza le suivait, elle se couchait près de lui et posait son museau sur son dos, tandis qu’il priait.
Mais Yagour, depuis quelque temps, revenait du village, avec un air assombri. Il s’isolait avec Héphrène et lui parlait longuement à voix basse. Tous deux semblaient inquiets.
Un jour, Aroud vit son père serrer très fort Héphrène dans ses bras et lui dire « Ma tendre femme, que va-t-on devenir ? » Et Héphrène pleura. Aroud en conçut un grand chagrin. Amza et Yédir s’amusèrent moins et Rida pleurait plus souvent.
Aroud finit par savoir ce qui se passait. Deux grandes tribus de la région se menaçaient de guerre pour des raisons inconnues. Yagour disait que les Rataces, ces gens venus d’ailleurs avec des avions, des armes affreuses, des grosses lunettes noires, des casques et d’énormes chaussures aux pieds, avaient inventé des causes de querelles entre elles deux, pour qu’elles se battent et s’exterminent. Pourquoi ? Le bruit courait qu’il y avait du pétrole (une drôle de chose poisseuse) sous le beau sable du désert. Yagour expliquait que les Rataces voulaient prendre pour eux le désert, le retourner, détruire les acacias, les villages, les masures, les troupeaux, les puits, pour s’accaparer cette chose huileuse qui sentait mauvais, pour mettre dans leurs avions, leurs voitures (Yagour en avait vu une dans le désert et plusieurs au village), afin, supposait-on, de s’amuser entre eux à la guerre également, car ils ne tenaient pas en place.
Les Rataces avaient donc donné des armes aux Turos contre les Nidars, et aux Nidars contre les Turos, les deux tribus qui, depuis, commençaient à se faire la guerre.
Yagour était un Nidar, mais il avait épousé une Turos, Héphrène. Les deux tribus avaient toujours eu de bonnes relations. Parfois elles se disputaient au sujet des puits, des zones de parcours des troupeaux, mais cela se réglait par la discussion.
Maintenant plus rien n’allait. Yagour et Héphrène étaient très inquiets, un peu malheureux. La nuit Aroud et Rida se serraient contre la chèvre Amza pour dormir et lui demandaient conseil, mais la chèvre ne savait que dire.
Un matin l’âne se mit à hennir de façon dramatique, Yagour sortit en courant. Des Nidars armés voulaient prendre Yédir. Yagour s’y opposa, disant que l’âne était son outil de travail. Les Nidars armés ne voulaient rien savoir, ils partirent avec l’âne. Aroud vit de grosses larmes sur les joues de son père. Héphrène dit qu’il fallait partir. Mais où ? Au village, c’était pire. Les paysans effrayés arrivaient de toutes parts, ne pouvaient plus cultiver ni avoir de troupeaux, ils tentaient de se regrouper et de se défendre, mais ils mouraient de faim. C’était une situation inconnue. En effet les chefs de tribus qui défendaient les paysans jusqu’à présent, se transformaient aujourd’hui en chefs de guerre contre les paysans, mus par on ne sait quelle folie.
Les Nidars armés revinrent et ils voulurent forcer Yogour à les suivre.
– Tu vas devenir soldat et te battre avec nous.
– Je ne me battrai que contre les Rataces, mais pas contre les Turos !
– Tu es un imbécile ! Quand nous aurons gagné la guerre, les Rataces nous donneront des voitures et de grandes maisons…
– Tout cela est faux, ils veulent nous prendre notre terre et ils nous tueront tous, vous et nous !
Mais les Nidars ne voulaient rien savoir.
Héphrène criait et pleurait. Les Nidars attachèrent les mains du père et l’emmenèrent. Et ils prirent aussi deux moutons. Le père les insultait puis pleura en regardant sa femme et ses fils serrés l’un contre l’autre.
Puis des bombes éclatèrent non loin de là. Cela fit un grand bruit et des petites boules lumineuses s’éparpillèrent dans le désert. Aroud dit à sa mère qu’il ferait tout ce que son père faisait avant, chercher de l’eau, piocher, cultiver, tandis que le petit frère irait garder le troupeau dans le désert. Héphrène pleurait sans arrêt. La nourriture commençait à manquer, il aurait fallu aller au village vendre un mouton.
Heureusement Amza avait du lait, mais il fallait bien la nourrir. Aroud avait peur d’aller au village. Il avait entendu dire que les Nidars emmenaient aussi les enfants.
Un jour que Rida...