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De retour au bureau, Plume se félicitait d’avoir survécue à ce long week-end de Noël. Elle avait eu la gueule de bois deux jours entiers, mais elle était bien là, de retour dans la vie et son train-train quotidien. Etant donné la période de fêtes actuelle, beaucoup de ses collègues étaient en congé. Ainsi, ils étaient seulement quatre à être présents ce mardi. Très bien.
Comme chaque matin, Plume alluma son ordinateur, procéda aux tâches habituelles, dans le même ordre, puis ouvrit les portes de la banque. C’était une journée calme, les gens avaient certainement bien mieux à faire que de venir déposer des chèques durant la période de fêtes. Ils devaient se balader en forêt, faire du lèche-vitrine, confectionner des gâteaux, ou simplement regarder des films en famille sous un plaid bien chaud, une tasse de chocolat chaud fumant à la main… Cela la ramena à sa solitude et elle repensa à l’album photo, à ses parents, à Wendy… Soudain, elle entendit une conversation à son sujet qui la ramena sur le moment présent.
Au boulot ça jasait sur Plume, surtout pendant la pause déjeuner, puisqu’elle mangeait seule dans son bureau. A voix basse, ses collègues essayaient de se montrer discrets, mais ils ignoraient que les discussions s’entendaient à travers les minces cloisons de plexiglass.
- Tu as vu comme elle est habillée aujourd’hui ? commença Patricia.
- Oh la la, oui ! Dès qu’elle est arrivée, je n’en pouvais plus ! pouffa Corinne. Non mais c’est quoi ce t-shirt de gamine !
- Les Doors, non mais franchement ! Ça fait pas très pro dans une banque. Et puis c’est périmé d’au moins vingt ans !
- Elle a dû le trouver dans une friperie ! gloussa Patricia. Le t-shirt et la voiture ça fait beaucoup !
Elles éclatèrent de rire à gorge déployée et Corinne conclut, condescendante :
- C’est ça que de ne pas savoir gérer ses droits de succession.
- En étant dans la finance c’est un comble ! asséna Patricia.
Plume fit alors mine de se racler la gorge pour mettre fin aux cancans venimeux de ses collègues, qui comme des enfants, s’arrêtèrent brusquement de parler, puis n’y tenant plus, continuèrent en chuchotant la seconde d’après.
C’était un classique. Si elles ne se moquaient pas de sa tenue vestimentaire ou de sa voiture, elles riaient au sujet de la maison héritée, ou du fait qu’elle soit seule, ou encore qu’au bureau elle ne veuille pas se mêler, qu’elle soit toujours dans son coin. Ce n’était pas nouveau, mais ça faisait mal à chaque fois. Finalement rien ne change jamais. Lorsque l’on est au collège, on pense que ça durera pour toujours. Puis, quand on le quitte, on se dit que c’est fini. Mais non, ce n’est jamais terminé. Petits ou grands, les humains sont comme ça. La société est ainsi.
Ne sors jamais des clous. Sois comme nous voulons que tu sois. Tu n’existes pas. Sois comme nous.
Plus tard dans l’après-midi, c’est Yann, le directeur de l’agence, qui fit irruption dans son bureau. Il claqua la porte derrière lui pour avoir avec Plume un tête à tête non consenti. Comme souvent, les entretiens avec Yann étaient des plus déplaisants. Ils tournaient également autour de l’apparence de Plume et de son côté trop « antisocial » avec ses collègues de travail ainsi qu’avec les clients. Et cette fois n’y manqua pas.
- Alors ma p’tite Plume, attaqua Yann, faussement compatissant, tu tiens le coup ?
- Très bien, mentit Plume.
- Tu as passé de bonnes fêtes ?
Quel culot. Il connaissait déjà la réponse. L’album photo lui revint alors à l’esprit. Et Wendy… Au vu du silence qui s’imposa, Yann continua, se voulant toujours pseudo miséricordieux.
- Oh non ! Ne me dis pas que tu as passé Noël toute seule ?
Un nouveau silence.
- Tu aurais pu me le dire, je t’aurai invité à le fêter à la maison, Marzia nous a servi un chapon excellent !
« Comme si t’en avais quelque chose à foutre », se dit Plume pour elle-même.
- Tu vois Plume, reprit-il, c’est de ça qu’il faut que je te parle.
Plume leva les yeux sur Yann et les détourna aussitôt. Au bout d’un moment il poursuivit :
- Ce n’est pas facile à dire, mais il le faut. C’est mon devoir de supérieur d’être honnête avec toi et je te parle au nom de toute l’équipe.
A nouveau, Plume tenta de faire face à Yann, un peu à la manière d’une petite fille qui a fait une bêtise, mais son regard alla s’accrocher sur le styloBic posé sur son bureau.
- Tu vois, depuis le décès de tes parents, paix à leurs âmes, - il se signa de manière ridicule - tout le monde trouve que tu… tu… comment dire… tu te renfermes sur toi-même.
- Comment ça ?
- Je sais que ce n’est pas facile pour toi, tu sors d’une période… délicate, mais ça fait plus de cinq mois maintenant et il faut que tu en sortes.
- Mais de quoi ?
- De cet état semi-léthargique dans lequel tu es tombée.
Plume fit la moue.
- Je vais bien. Tout va bien. Je suis ici et je fais bien mon travail.
- Ne te méprends pas, ma belle, ce n’est pas de la qualité de ton travail dont il est question.
- C’est ça le plus important, non ?
- Oui, tu as raison. Mais je voudrais t’expliquer, et au nom de tous, qu’il y a… disons… certains efforts à fournir quand on bosse dans la finance, avec une équipe aussi sophistiquée que la nôtre.
Ce que c’était prétentieux tout cela… Voyant que Plume ne l’arrêtait pas, Yann y alla à fond.
- Tu vois, on représente la plus grosse banque du pays. On se doit d’avoir une certaine allure, nous qui en sommes ses agents. (Un silence). Une banque c’est quoi ? De l’argent et du pouvoir. Il faut que quand Mme Plein-aux-as passe la porte, elle se dise tout de suite « c’est classe, ça en impose », que ça instaure la confiance, tu vois. Car si elle a confiance, elle nous donnera sa fortune sans se poser de question. Et c’est ce que nous voulons précisément ; ses p’tits sous, et sans la ramener !
- Oui, mais je ne vois pas trop où…
- Minute papillon ! railla Yann, en battant absurdement des cils. Donc, pour que Mme Plein-aux-as fasse confiance aux employés, ils n’ont pas d’autre choix que de faire inspirer ce respect. Et ça passe par deux choses : la tenue et l’attitude. Mme Plein-aux-as n’en a rien à faire que tu sois un requin, que tes dents rayent le parquet, si seulement elle a la conviction que tu es un agneau. Elle croit ce qu’elle voit. Les clients n’ont pas besoin de savoir ce que l’on fait avec leur argent. Ils doivent simplement nous faire confiance. Et pour avoir l’air d’un agneau, il faut parler comme un agneau et avoir l’image d’un agneau.
Un long silence. Plume restait immobile, hébétée.
- Là où je veux en venir Plume, c’est que tu es à des années lumières d’inspirer cette fameuse confiance dont je te parle.
- Pourtant ça se passe bien avec les clients, tenta de se justifier Plume.
- Réveille-toi ma grande, tu as 46 ans, tu n’es plus une gamine.
- Mais…
- Regarde un peu autour de toi. Regarde tes collègues… Des femmes comme Pat ou Coco. Ce sont devraies femmes, d’âge mûr, sûres d’elles, la tête et les épaules bien droites. Elles vous regardent droit dans les yeux. Avec leurs chignons impeccables, leurs tailleurs bien coupés, leurs bas nylon et leurs talons aiguilles…
A ces mots, Plume vit une vive lueur éclairer les yeux de Yann. Il se passa la langue sur les lèvres avant de continuer.
- Toi, la journée commence à peine et on dirait que tu sors d’un cauchemar. Tu te pointes ici, avec ta poubelle roulante, tes cernes de 3 kilomètres, tes cheveux en pétards avec ta barrette débile, tes vieux t-shirts de quand t’avais 15 ans, ton jeans déchiré… LesConverse passent encore… Et tu empestes le tabac froid ! Tu...