Annick est assise sur le petit muret qui fait face à l’entrée B.
Je ne suis pas surprise de la voir là, je sais qu’elle passe dorénavant tous ses dimanches chez nos voisins de palier les Iglesis, depuis que j’ai Mme Missana comme maitresse.
D’après Mme Iglesis, Annick devrait bientôt venir habiter chez eux la semaine et pourra enfin quitter la maison d’enfants où elle vit. C’est une grande maison avec beaucoup de jouets mais aucun enfant de la résidence n’a envie de prendre sa place car c’est un endroit pour les enfants qui ont des parents morts de maladies ou d’accidents de voiture et que cela ne doit pas être drôle tous les jours.
Je me demande si nos voisins sont allés à la maison d’enfants et ont choisi Annick comme fille, comme on choisirait une paire de chaussures à son pied chez le marchand du centre-ville avec le méchant berger allemand, ou si c’est plutôt le fait du hasard, comme lorsque nous nous donnons la main dans la cour de l’école à la fin de la récréation, eux sans enfants, elle sans parents.
Ils l’ont peut-être choisie parce qu’elle sait beaucoup de choses, qu’elle est déjà grande, qu’elle a beaucoup d’idées sur le monde, ça doit être plus pratique pour eux qu’un bébé qui ignore tout de la vie.
Annick se redresse et me fixe du regard un instant, elle paraît ailleurs.
Je m’approche d’elle et observe qu’elle se tient penchée sur un étrange cahier. Aussitôt, d’autres enfants de la résidence nous rejoignent. Nous nous tenons tous autour d’elle, curieux.
Elle s’affaire à coller des insectes, le cahier en équilibre sur ses genoux avec du film transparent et note leurs noms dans la marge, elle dit qu’il faut être précis bien mettre la date et le lieu de la capture.
Nous la regardons perplexes.
— Pouvez-vous m’aider à capturer des insectes que je n’ai pas encore, Il me faudrait certaines araignées…Il me manque aussi un scorpion ! D’ailleurs je suis moi-même scorpion !
J’ignore totalement ce qu’elle veut dire par là mais n’ose en souffler mot devant les autres.
Son petit cahier d’écolier Clairefontaine est déformé par l’addition des collages des petits cadavres desséchés qui le fait gondoler. La plupart des insectes qu’il contient, provient d’après elle de la résidence :
— Observez cette mouche en bas de la page, vous voyez ce bleu, il a des reflets plus sombres. C’est unique !
Elle voit donc de la beauté dans ces bêtes si banales…
— Regardez bien mon cahier pour ne pas m’apporter ceux que j’ai déjà, il serait inutile de les tuer pour rien.
— Et comment les attrape-t-on ? Demande alors Sophie, la plus âgée d’entre nous, l’air vaguement dégoûté et dubitative.
Je ne ressens aucune répugnance pour ces drôles de bestioles obstinées, c’est juste que je ne les avais pas considérées jusqu’à ce jour.
Annick patiente, reprend ses explications, il nous faut regarder partout, partout où on ne regarde jamais, les coins de mur, les portes, les rebords des fenêtres, les caniveaux…Elle insiste, il nous faut chercher les différences entre l’une et l’autre espèce pour mieux les répertorier : de l’observation naît la diversité, de la désignation la connaissance, un travail de classement, c’est un jeu, un jeu sérieux de grand.
Je l’observe à la dérobée, ses cheveux bruns très longs ondulent le long de son dos mince, son jean à pattes d’éléphant est délavé, sa chemisette à fleur trop courte et étroite. Sa peau porcelaine contraste avec ses yeux sombres aux cils noirs et courbés.
Elle relève la tête et nous interroge sur ce qui différencie l’abeille de la guêpe, qui d‘après elle sont des hyménoptères comme la fourmi.
— Vous pensez que c’est leur pyjama à rayures qui n’est pas le même ?
— Oui, bien-sûr !
C’est un cri choral qui sort de nos gorges à l’unisson tant nous sommes flattés de l’intérêt que nous porte cette fille mystérieuse, mature (elle a déjà dix ans) et au savoir immense.
Annick répond d’un ton catégorique :
— Pas du tout ! Ce sont leurs poils ! Les guêpes ont les poils raides et longs ! Il faut une loupe pour les voir…
2
Des noisetiers forment une haie derrière nos bâtiments, ils perdent leurs feuilles l’hiver, tristes et décharnés. Au printemps, leurs bourgeons se métamorphosent en feuilles du jour au lendemain, puis éclatent les fleurs aux formes sculptées et aux filaments rouges. Les petits fruits verts se forment, et la haie se couvre de noisettes délicieuses et mûres pour la cueillette automnale. Nous écrasons l’oléagineux d’un grand coup de talon, avant de nous en délecter. Les grands aident parfois les petits ou ceux qui ont des semelles de caoutchouc trop molles.
Quand le temps s’y prête, nous jouons à cache-cache, depuis l’espace vert situé à l’arrière des immeubles, jusqu’aux sous-sols obscurs les jours de pluie. Ce sont alors des courses folles, où il est question de vie et de mort. Nous courrons sonner à la porte de Mr et Mme Iglesis, nos voisins de palier, libérant ainsi pour un temps les parkings de nos bruyantes courses-poursuites.
Mme Iglesis ouvre doucement, un sourire amusé devant notre essoufflement, nos joues écarlates :
— Oui ?
C’est pour voir la souris !
Elle nous laisse alors pénétrer dans son petit appartement, où nous nous dirigeons vers la cuisine observer le rongeur aux yeux rouges, le petit mammifère tourne avec frénésie dans sa roue, le poil immaculé. Dans un sursaut d’angoisse, Il s’en extirpe, effrayé par nos voix et bondit d’un bout à l’autre de sa cage. Nous aimerions tous le surprendre endormi. Certains d’entre nous prétendent d’ailleurs avoir pu l’observer ainsi, son petit corps blanc abandonné sur le côté, ses yeux clos, son flanc dévoilant ses minuscules pattes, mais cela n’est que vantardise, car d’après Mme Iglesis, le petit animal est bien trop peureux pour se laisser aller au sommeil devant nous.
3
Un jour de printemps, j’arrive hors d’haleine devant le vestibule d’entrée de mon bâtiment après une vaine poursuite et m’autorise un temps de pause afin de reprendre mon souffle.
Un air de piano parvient jusqu’à moi, c’est celui de M. Iglesis, qui habite comme nous le rez-de-chaussée de l'immeuble.
Un délicieux sentiment de bien-être m’envahit alors que je m’adosse au mur sous sa fenêtre, je l’écoute jouer en observant les nuages défiler dans le ciel. Ceux-ci se meuvent en rythme, en accord avec la mélodie. L’intensité du ciel et de la musique sont venus remplacer les mobylettes agaçantes, qui vont et viennent, les vrombissements des moteurs défectueux, qu'un voisin répare là, sur le parking sous nos fenêtres.
La musique s’arrête soudain. M. Iglesis vient fermer sa fenêtre et m’aperçoit.
— Que fais-tu là ?
Je lève les yeux vers lui :
— J’écoute…
Il me sourit, étonné de ce public inattendu, ses yeux minuscules se plissent derrière ses lunettes, il passe sa main sur son crâne dégarni :
— Tu veux venir voir le piano ?
Mes yeux distinguent dans l’obscurité du salon, le piano droit ivoire, placé contre la cloison qui sépare nos deux appartements, il domine de sa présence immaculée tout l’espace du petit séjour.
Mr Iglesis s’assoit et joue. Ses doigts glissent avec une dextérité prodigieuse, les notes aigus et les graves résonnent. Ensemble elles produisent un tourbillon d’émotions.
Je m’applique à mémoriser les touches de l’instrument, bien observer comme Annick le fait avec ses insectes.
Il s’interrompt, se tourne vers moi souriant :
— Tu veux essayer ?
Je me hisse sur le tabouret beaucoup trop haut, mes mains n’atteignent pas le clavier, Mr Iglesis le tourne jusqu’à trouver la bonne hauteur, tout en mâchonnant un minuscule cigarillo, il émane du séjour une odeur de tabac froid.
— Il te faudrait deux ou trois coussins.
Il prononce ces mots avec son accent chantant.
Mon père dit...