: Thierry Collard
: Nouvelles chroniques de Charente-Inférieure Tome 2
: Books on Demand
: 9782322548309
: 1
: CHF 5.20
:
: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
: French
: 180
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Vous avez aimé les"Chroniques de Charente-Inférieure" ? Vous allez adorer ces"Nouvelles Chroniques" ! Ce tome 2 rassemble trente-cinq faits divers, catastrophes naturelles, exploits, innovations techniques et débats de société qui font revivre le quotidien de nos ancêtres, du XVIIIe au XXe siècle. Découvrez comment la spéculation sur les céréales fit tant grimper le prix du pain que de violentes émeutes agitèrent le département, de La Rochelle à Saint-Jean-d'Angély. Amusez-vous des fêtes truculentes organisées autour de Gustave Courbet lorsqu'il séjourna à Saintes. Lisez pourquoi la course Paris-Royan était l'une des grandes classiques de la saison cycliste. Tremblez devant la haine hurlée par la foule lors du passage de Dreyfus à La Rochelle. Interrogez-vous sur l'innocence de cette jeune fille d'Ozillac acquittée deux fois aux assises de l'empoisonnement de ses parents. Toutes ces chroniques éclairent encore notre présent car les passions humaines persistent invariablement à travers les siècles.

De 1984 à 2020, Thierry Collard a traité l'actualité de la Charente-Maritime pour la presse quotidienne régionale. Avec la même exigence journalistique, il se penche désormais sur les informations des siècles passés, du temps où le département s'appelait encore Charente-Inférieure.

La comtesse n’est pas prêteuse


1828 à 1877, Benon

Les conflits d’usage en forêt — à l’instar des débats sur les chasses privées qui se pratiquent toujours au XXIe siècle — ne sont pas une affaire nouvelle. Une polémique particulièrement longue débuta à ce sujet il y a près de deux cents ans, époque où les changements induits par la Révolution française n’étaient pas encore digérés par tout le monde.

En 1828, la forêt de Benon est la propriété de Zoé Talon, dernière favorite de Louis XVIII et ci-devant comtesse du Cayla. Oui, il reste bien une noblesse car la République a été transformée en Empire par un caprice du petit Napoléon, dont la défaite a conduit le pays à la restauration de la monarchie, comme un retour à la case départ. Bravo, bien joué !...

Il faut néanmoins nuancer ce raccourci historique car si les nobles se croient revenus aux usages du XVIIIe siècle, le petit peuple a vite pris goût à certains droits nouveaux qui demeurent en vigueur. C’est sur ce terreau que notre histoire débute.

Donc, la comtesse est propriétaire de plus de 2 000 hectares de la forêt dont la coupe des bois lui rapporte chaque année de substantiels revenus. Mais, comme la fourmi de la fable, madame n’est pas prêteuse. Pour faire régnersa loi dansses bois, elle peut compter sur le dévouement de ses gardes forestiers, aux ordres d’un régisseur particulièrement zélé et opportunément nommé Le Roy. Disons-le tout net : ce bonhomme est unanimement détesté.

En juin 1828, des habitants de Cramchaban et de Benon retrouvent blessés pas moins de quatre-vingts animaux qu’ils avaient menés à paître en forêt. Les bêtes ont été piquées profondément au-dessus du sabot par un instrument aigu, probablement empoisonné car les blessures s’infectent et deux juments en crèvent.

Des plaintes sont déposées dans les gendarmeries de Courçon et de Nuaillé. Les soupçons se portent sur un domestique de la comtesse, Nicolas Ost, que des témoins ont croisé en forêt sous différents déguisements et armé d’une fourche, ainsi que sur le régisseur Jean-Louis-François Le Roy. Tous deux comparaissent devant le tribunal correctionnel de La Rochelle qui consacre pas moins de vingt et une audiences à cette affaire, entre la mi-novembre 1828 et la mi-janvier 1829.

Habilement, Le Roy se place sur le terrain de la légalité. S’il est en bisbille avec des propriétaires d’animaux, c’est uniquement pour faire respecter scrupuleusement le droit forestier, dit-il en substance. Le pacage est toléré en forêt sous certaines conditions, mais les riverains useraient et abuseraient sans limites de cette faculté. Il jure ses grands dieux s’en tenir aux moyens légaux et ajoute qu’une des juments de son haras figure parmi les bêtes retrouvées mortes. L’enquête a pourtant constaté que l’animal ne portait aucune blessure ; les juges supposent qu’elle était malade et que son cadavre a été transporté dans les bois afin de disculper Le Roy. Petit filou !

Toutefois, le tribunal note également que les blessures n’ont été infligées qu’aux animaux de quelques propriétaires originaires de certaines communes bien précises, mais jamais au hasard. « Ce délit, qui suppose une parfaite connaissance des localités, ne peut être l’œuvre de Ost ou de Le Roy, récemment établis dans le pays » motivent les juges. Faute de preuve, d’aveu ou de témoignage fiable, la justice conclut « qu’il existe donc des coupables qui ne sont ni Ost ni Le Roy ».

Le mystère demeure entier. Le conflit aussi. Les députés Pierre-François Audry de Puyravault et Moyse-André Gallot déposent à la Chambre huit pétitions émanant de Benon, Courçon, Saint-Georges-du-Bois, Amilly, La Laigne, Blameré12, Le Gué-d’Alleré et Cramchaban. Les habitants y évoquent un acte de 1303, consenti par Philippe le Bel, qui leur accorde un droit de pacage, de fourrage et d’usage de la forêt, tandis que la comtesse du Cayla s’appuie sur l’article 119 du Code forestier qui retire certains usages publics d’une propriété privée. Ils en appellent au ministre de la Justice pour clarifier le droit et trancher ce différend en abrogeant ce fameux article 119.

Sans attendre les résultats de cette démarche, la noble propriétaire juge bon pour sa forêt de détruire certains des chemins qui y menaient et qu’empruntaient les propriétaires d’animaux. Le message est on ne peut plus clair.

En mars 1831, devant la Chambre des députés, la pétition est entendue mais elle n’aboutit pas à une modification de la loi. C’est lestatu quo.

L’affaire s’envenime à nouveau six ans plus tard. Le 27 août 1837, plusieurs chasseurs répondent à l’invitation des maires de Bouhet et de Benon à effectuer dans la forêt une battue au loup, alors fléau des campagnes aunisiennes. Parmi eux se trouvent quelques notables, tels le député d’extrême gauche Louis-Vincent Renou de Ballon et le chirurgien en chef de l’hôpital de Rochefort Jean-Baptiste Clémot. Arrivés au Gros Terrier, ils rencontrent les gardes privés qui leur demandent s’ils sont autorisés par l’intendant de la comtesse à chasser sur sa propriété. La troupe réplique qu’une telle autorisation n’est pas nécessaire lorsqu’il s’agit de traquer le loup, puis les cavaliers s’en retournent dans les bois. Hue dada !

Ayant reconnu quatre des hommes, les gardes dressent un procès-verbal en vertu duquel la comtesse du Cayla les cite en police correctionnelle et se porte partie civile, réclamant à chacun 40 francs de dommages-intérêts. Le 27 septembre, le tribunal de La Rochelle donne raison aux chasseurs, jugement confirmé ultérieurement en appel puis en cassation.

Coïncidence ou conséquence des bâtons mis dans les pattes des chasseurs, en avril 1838, une bande de loups sort de la forêt de Benon pour tuer et dévorer un veau appartenant aux fermiers de la comtesse. Dans l’attaque, cinq autres veaux sont sévèrement blessés.

Cette même année, au début de l’été, une information met en joieL’Écho rochelais qui la rapporte avec beaucoup d’ironie : « La commune de Benon vient d’avoir son jour d’allégresse. M. Le Roy, régisseur de Mme la comtesse du Cayla, dont le nom est devenu célèbre dans le pays par les nombreuses tracasseries qu’il a fait éprouver aux usagers de la forêt de Benon et surtout par le ténébreux procès des piqûres empoisonnées, vient enfin d’être congédié de son poste. Mille versions courent sur le motif de sa disgrâce ; la plus accréditée est celle qui laisserait voir en Mme la comtesse le désir de se remettre en bonne intelligence avec les habitants de Benon, ce à quoi le régisseur en disgrâce était un obstacle invincible. Un très beau feu de joie a signalé son départ du château et un bruyant charivari lui a été donné par tous les habitants. Cette manifestation de l’opinion publique a paru faire impression sur Mme la comtesse. »

Le Roy parti, la paix serait-elle revenue ? Non, ne rêvez pas, il y a des rancunes particulièrement tenaces. Durant les mois qui suivent, plusieurs procès-verbaux sont encore dressés pour constater la présence de bétail sur une parcelle de la forêt, au lieu-dit Speinchard. Saisi par la comtesse, le juge de paix du canton se déclare chaque fois incompétent. C’est ce qui s’appelle ne pas se mouiller.

Fin 1842, Mme du Cayla interdit physiquement aux paysans l’accès à Speinchard ; trois des côtés du bois étant déjà clôturés, il lui suffit de faire creuser un fossé sur le quatrième côté. Louis-Auguste Sauquet, maire de Benon, sûr du bon droit de ses administrés, fait sans tarder combler le trou pour rendre le passage aux troupeaux. La réplique est immédiate : les petites mains de la comtesse reviennent creuser le fossé !

Le 1er décembre au matin, Sauquet est de retour et fait combler l’obstacle une seconde fois. Il reste sur place avec deux gendarmes pour constater que, l’après-midi même, trois domestiques de la propriétaire — Jean-Baptiste Dufour, Pierre Grimaud et Jean Huguet —...