CHAPITRE 5 : J’ARRIVE
Le 23 novembre 1954 à la clinique Villette de Rosendael Avenue de la République, arrive, après un accouchement de cinq minutes, Claude.
Il est 11 heures du matin, ma mère n’a eu aucune douleur. Je m’incarne dans cette famille. Et voilà. Oui voilà le deuxième enfant de ma mère, qui n’a pas non plus était fait avec l’amour de l’enfant à venir, mais juste comme le premier, pour son propre intérêt. Dans mon berceau, rue Jules Ferry, je vois des visages, et plein de paires d’yeux qui me regardent. Il y a mon frère Marcel, la mémé Julia, ma mère, mon père et mes deux tantes adorées Rose Marie et Emmy.
Le train freine, ralentit et freine de nouveau. Je suis projeté en arrière, en avant et en arrière. J’ai l’impression que le bruit strident de ces freins va me crever les tympans. Le train avance presque au pas maintenant. J’aperçois du monde sur le quai. Les gens sont habillés chaudement. Mon compagnon de voyage s’est levé, il a rajusté son manteau, met le chapeau sur sa tête, et me sourit. En récupérant ses affaires dans le filet au-dessus, il me souhaite bon voyage. Le train s’arrête. Il sort du compartiment. Je m’aperçois qu’il fait bon maintenant dans le train. Je me lève et regarde par la fenêtre. Au micro de la gare, une voix masculine annonce la gare de Lille, avec 5 minutes d’arrêt. Il va bientôt être huit heures. J’ai un peu faim. Je prendrai un sandwich à Paris, ou pas, tout ça dépendra du prix.
Je me dis que mes parents ont certainement remarqué que je ne suis plus à la maison, à cette heure-ci. Des personnes courent sur le quai. J’ouvre la fenêtre et me penche à l’extérieur, il y a un monde fou. Toutes ces personnes cherchent à pénétrer dans ce train, pour aller à Paris, sans doute. Déjà la porte du compartiment s’ouvre. Il fait froid dehors, je referme aussitôt la fenêtre et m’assois. J’entends des bruits de bousculades dans le couloir et des valises qui sont cognées contre les portes et les parois. La jeune femme qui vient d’entrer s’assoit près de la porte de mon côté. Je n’arrive pas à la distinguer. Je me dis qu’elle s’est mise près de la porte pour sortir rapidement, une fois arrivée à Paris.
Elle est sans doute pressée. Elle n’a pas le temps de fermer la porte, que déjà d’autres personnes entrent. Un jeune couple, sans doute 20, 25 ans, s’assoit aussi de mon côté. Ils sont chaudement habillés, et n’ont pas de valises. Si la jeune femme n’a pas dit bonjour en entrant, ce couple me sourit et me dit bonjour. Pourquoi s’installent-ils tous, de mon côté ? Mais oui, évidemment, ce sera le sens de la marche. Alors oui, je m’étais bien assis à Dunkerque, dans le bon sens.
En fait, si j’étais le dos dans le sens de la circulation à HAZEBROUCK, c’est qu’il y avait eu un changement de locomotive. Une jeune femme entre dans le compartiment. Elle a visiblement des difficultés à porter sa grosse valise. Je me lève et lui propose de l’aide, elle me sourit et accepte. Elle me laisse faire, elle ne m’aide pas, la valise est lourde, et j’ai du mal à la glisser dans le filet rigide.
Elle me remercie et s’assoit en face de moi. Elle est très souriante, elle a de beaux cheveux, elle est jolie et bien habillée. J’ai à l’instant un peu de honte avec mon blouson tout fin d’été sur le dos. Qu’est-ce qu’elle doit penser ? Je n’ose pas la regarder. Je ne voudrais pas qu’elle se sente gênée. Deux femmes entrent bruyamment, elles sont bien en forme. Je pense qu’elles sont un peu opulentes. Elles parlent fort entre elles. Je me dis qu’elles ont un accent du Nord, à couper à la scie, tellement il est prononcé. Elles s’affalent, se laissent tomber bruyamment sur le siège en face.
Dans les haut-parleurs, on entend la voix d’un homme nous annoncer le départ du train. Nous sommes sept dans le compartiment. Je ressens un choc. Je pense que c’est soit la mise en place de la nouvelle locomotive qui l’a provoquée soit le train qui a pris son départ et qui s’étire. Je suis bien dans le sens de la marche. Notre wagon fait encore des soubresauts, à droite à gauche et je cogne le jeune homme assis à côté de moi. Je m’excuse et il me sourit. Ça y est, le train est parti et j’entends ce bruit maintenant familier, accompagné des secousses qui me bercent.
La jeune femme assise en face de moi, a maintenant son nez plongé dans un livre. Il doit certainement être très intéressant, et captivant, car son regard ne bouge pas de là. J’essaye de voir le titre sur la couverture. C’est un San Antonio, l’aventure doit à coup sûr être palpitante. J’en profite pour l’observer un peu. Ses yeux sont beaux, d’un bleu puissant, et perçant. Son visage est fin et harmonieux. Sa belle chevelure châtain pare son visage.
Elle vient de me regarder, mince, elle a vu que je l’observais. Je suis embarrassé, gêné. Je ferme immédiatement les yeux et pose ma tête sur le bord du siège.
Je sens parfaitement mon portefeuille dans ma poche droite, serré entre ma cuisse et le reposoir. Je pense à l’argent. Il est vrai que je n’en ai pas beaucoup avec moi. Je commence ma vie d’adulte un peu fauché. Ma vie, ma vraie vie commence maintenant avec juste de quoi tenir deux voire trois jours peut-être. Je sens que je souris en pensant au peu qui me reste. Je me dis que de toute façon, ça ne pouvait pas continuer comme ça.
Travailler pour uniquement les intérêts de sa mère n’est pas équilibré. Je suis sûr d’avoir pris la bonne décision. Je vois encore ma mère prendre 80 pour cent du salaire de mon frère sous prétexte qu’il vit là. Mon frère trime toute la journée à la raffinerie de Dunkerque et il doit donner 80 pour cent de sa sueur à ma mère. Il doit aussi sortir de ça. Il aime Anne Marie, et ils n’ont pas suffisamment d’argent pour louer un appartement. Ma mère nous a mis au monde, pour son propre intérêt. Merci à elle de nous avoir donné la vie.
Dorénavant, ma vie est plus importante que la sienne, car personne ne va faire ma vie à ma place. Je veux en prendre les rênes et être responsable. Je pense à présent que mon père comprend certainement mon départ, nous avons su créer un début de complicité ensemble. Je pense à mon enfance.
Je suis dans mon berceau, je suffoque, vraiment ça ne va pas, je crie, il y a de la fumée partout, je pleure, mais surtout j’étouffe. Je me sens soulevé, je suis dans les bras de quelqu’un, je respire mieux, je me calme. Je m’endors. J’apprends plus tard, par mon père en discutant de cette mémoire, que c’est lui qui m’a sorti de cette pièce, et je me suis endormi dans ses bras. Le poêle à charbon tirait mal, et il y avait de la fumée dans toute la pièce. Je suis toujours dans mon berceau, mais dehors, j’ai un peu froid, une femme s’active à mes côtés. Je veux absolument voir ce qu’elle fait. Je me redresse brusquement, le berceau se retourne, ma tête cogne violemment le sol, je hurle.
J’apprends aussi, bien plus tard, que cette femme qui s’active, c’est ma mère. Elle met l’eau à bouillir dans une bassine pour laver le linge. Ma tante Emmy qui me secourt a énormément de mal à me consoler. De nombreuses personnes me disent ne pas avoir de souvenirs de leur plus tendre enfance. J’en ai alors pour tous ceux qui n’en ont pas. Je suis quelques fois étonné de la remontée consciente de souvenirs très précis, et ce, dès l’âge de onze mois.
Je me vois très bien grimper sur mon lit à barreaux, aller sur la chaise à côté de ce lit et descendre sur le sol. Assis sur le sol, j’arrache alors tous les tissus, que la femme qui me dit de dire maman, m’a mis sur les fesses. Nu à quatre pattes, je rejoins ce récipient que tout le monde appelle pot, afin de me libérer. La lumière s’allume, ma mère sans doute, me sourit, me lave et cherche à me remettre ces tissus que j’arrache immédiatement. Je souris en pensant que, à même pas un an, je ne voulais plus de langes sur mes fesses. Le premier mot que je prononce est« papa ». Je gazouille beaucoup. Je me vois très bien à peut-être douze mois, refuser de boire ce liquide blanchâtre qui me donne des remontées acides désagréables dans la bouche.
Ma tante...