-6 hier : crime-
J’en ai commis tellement qu’il m’est impossible de me souvenir de chacun d’eux, d’y associer un visage, une date ou un contexte. Mais, jamais je n’ai pu oublier mon premier crime.
Cela faisait maintenant trois ans que nous étions installées dans notre grotte et pendant ces années, nous n’avions vu aucun homme.
Celui qui surgit ce jour-là devait être de la pire espèce.
Il pénétra dans notre sanctuaire un jour de printemps alors que nous étions occupées à semer des graines récupérées lors de l'une de nos excursions. Il nous surprit dans notre potager et notre stupéfaction nous paralysa sur place.
Marie était chargée de surveiller les abords de la grotte mais l'absence de trafic humain dans notre région avait fait que notre méfiance n'était pas aiguisée et notre défense insuffisante et faillible.
Il était armé et nous menaçait en nous insultant, stupéfait par la scène qu'il avait sous ses yeux. Aucune de nous n’osait bouger, nous échangions des regards désespérés.
L’homme nous ordonna de nous mettre à genoux. Certaine qu’il allait nous tuer, je ne sentais plus mes jambes et retrouvais l’état de terreur qui m’avait accompagné pendant nos mois d’errance.
Pendant de longues minutes, il passait de l’une à l’autre, collant le canon froid de son arme sur nos têtes. Il hurlait ses questions sans nous ne puissions y répondre. Nos gorges nouées, tremblantes et secouées par des sanglots, nous attendions l’issue fatale.
Ses cris attirèrent Marie. Elle arriva derrière lui, sans bruit, armée d'une pelle et l'assomma d'un coup, sans hésiter.
Il me fallut quelques secondes avant que je ne reprenne mes esprits. Vite ! Nous devions l’attacher, le bâillonner et le transporter dans une des nombreuses cavités de la grotte. Il était lourd et même inconscient et ligoté il nous impressionnait. Aucune place à la réflexion, nous étions en état de panique. Comme des enfants pris en faute qui devaient effacer toutes traces de leur méfait.
Une fois notre prisonnier mis au secret, Marie et Safira partirent explorer les environs et vérifier qu'il était seul.
Elles dénichèrent sa moto garée près de l'une de nos entrées terrestres sur laquelle étaient sanglés deux jerricans et un sac de voyage rempli d'habits et de quelques vivres.
Le butin était exceptionnel !
Aucun papier officiel ni ordre de mission dans les affaires de cet homme, ce qui nous rassura.
Le soir venu, ce n’est qu’ensemble que nous décidions de son sort.
Notre univers venait de s'écrouler avec cette intrusion, la réalité du monde extérieur nous rattrapait.
Une conclusion s'imposa à nous, rapidement, dans toute son horreur : il fallait l’exécuter pour notre propre survie !
J'étais la plus âgée et depuis le début, comme une évidence, la place de leader m'était revenue. Je me portais donc volontaire pour faire le sale travail.
Avant de commettre l'irréparable je voulus parler à cet homme en espérant détecter quelque infime raison de ne pas passer à l'acte.
Il faisait noir dans l'espace où nous l'avions laissé. J’entrais éclairée d'une bougie et la faible lueur qui en émanait accentuait le caractère dramatique de la situation. L'homme avait repris connaissance et son regard était rempli de haine et de dédain. J'étais terrorisée et quand je lui ôtais son bâillon il vomit ses paroles si brutalement que je faillis tomber en arrière de saisissement.
Tremblante je dus m'y reprendre à deux fois pour lui remettre le bâillon et ne plus entendre ses insultes. Comment le tuer ? De sang froid en mettant toute mon humanité de côté, tous mes principes et toute mon éducation !
Son attitude agressive et néfaste ôtait tout sentiment d'empathie à son égard : c'était déjà ça.
Alors j'ai fait remonter en moi ces souvenirs que je cherchais à enfouir dans cette grotte depuis toutes ces années.
Je me souvins de ce groupe d'hommes débarquant chez nous il y a un peu plus de trois ans, environ une dizaine, armé jusqu'aux dents. Deux de mes garçons étaient présents alors. Ils eurent le temps de s'enfuir à travers les bois dont ils connaissaient chaque recoin pendant que mon mari essayait de retarder ces monstres.
Ils étaient jeunes et arrogants. On sentait chez eux le mépris de l’autre. Ils riaient en nous toisant et je lisais sur leurs visages toute la haine dont un homme pouvait être capable. Nous étions morts avant d’être à terre. Tuer était leur passetemps quotidien et pour notre malheur nous étions sur leur chemin. Le dialogue ne servait à rien, seul le pouvoir qu’ils détenaient sur nous les intéressait.
J’étais terrorisée et tremblais de tout mon être alors qu’ils nous encerclaient en plaisantant. Les paroles de mon époux se perdaient dans l’immensité de leur indifférence. Quel aurait pu être le poids de l'intelligence face à la barbarie ?
Ils le trainèrent à l’extérieur en criant pendant qu’ils me forçaient à me mettre à genoux alors que j’implorais en larmes leur pitié. Je croisais soudain le regard de l’homme que j’aimais et celui-ci me renvoyait ma propre crainte de ce qui pourrait arriver à l’autre.
Le moment suivant il été décapité et je hurlais ! La lie de l'espèce humaine avait pris le pouvoir et anéantissait des siècles d’évolution ! Ils me battirent rageusement pendant de longues minutes.
Je remerciais le je ne sais qui, que mes deux aînés aient été absents et espérais que les deux jeunes leur aient échappé. Je ne revis jamais aucun de mes enfants. A demi consciente, mon corps n’était plus que douleur, je ne pouvais plus ouvrir ni mes yeux ni ma bouche, tuméfiés par les coups. Je venais de perdre la personne que j’aimais le plus au monde et cette souffrance intérieure terrible me fit perdre conscience.
L’abominable horde, me pensant morte reprit le cours de sa mortelle randonnée.
Je fus retrouvée par un groupe de fugitifs sur le carrelage froid de ma maison, baignant dans une mare de sang. Ils étaient quelques dizaines, trop nombreux pour passer inaperçu et survivre, tous. Ils enterrèrent le corps meurtri de mon mari et certains restèrent pour tenter de me sauver. Parmi eux, Emma, Marie et Safira. C'est dans ces circonstances que je les rencontrais pour la première fois. Nous fûmes les quatre seules survivantes de ce groupe.
Ces douloureux souvenirs me donnèrent la force de passer à l'acte, en toute conscience. J’identifiais cet homme comme l’assassin de mon mari et reportais sur lui toute la souffrance enfouie depuis si longtemps. Cette souffrance arma mon bras d’une puissance exécutrice inflexible. Il fallait viser juste, qu'il meure sur le coup, plus par pragmatisme que par pitié. Je ne voulais pas m'y reprendre à deux fois.
Le coup fut net et précis, en plein cœur. Surprise de la facilité avec laquelle la lame pénétra dans son corps, Je le regardais dans les yeux. J'avais pris ma décision, froidement et irréversiblement je l'assassinais.
Jusqu'au bout il crut s'en sortir, cette moins que rien n'en était pas capable. Être tué par une femme était inconcevable, il le comprit trop tard.
De l'acte monstrueux que je venais de perpétrer resurgissaient toute la tristesse et les douleurs que j'essayais d'apprivoiser durant ces années de réclusion. Je sentais ces sentiments se muer en haine et en rage. L'idée de la vengeance germait dans mon esprit. Je m'isolais quelques jours pour digérer ce qui venait de se passer.
Pour la première fois de ma vie, j’avais ôté la vie d’un homme et l’image de sa mort nette et précise revenait invariablement, dès que je fermais les yeux, sur l’écran noir de mes paupières. Je n’étais pas venue au monde pour cela, ma vie n’aurait jamais dû se dérouler de la sorte !
Simple dans mes choix et mes envies, j’avais toujours aspiré au bonheur modeste d’une femme aimante et attentive aux siens. Le gouffre qui venait de se former, m’engloutissait tout entière dans ses ténèbres vertigineuses. Je devais me relever de cette chute abyssale mais les séquelles qu’elle me laissait m’avaient à tout jamais changée.
Sans avoir besoin de le dire, les filles me laissèrent tranquille pendant ma retraite volontaire. Naturellement, nous avions appris ces dernières...