Chapitre II
PREMIER JOUR DANS LA « GROSSE
POMME »
— N’oublie pas les pommes et des grosses ! lança Gilbert à Claudine qui était en train de faire la liste des courses en cette première matinée new-yorkaise.
— Pourquoi des grosses pommes ? demanda Denise qui finissait le rangement des bols dans le placard.
Les Roannais venaient de prendre leur petit-déjeuner : du pain de mie avec de la confiture d’abricot et du café. Jean-Camille allait mieux, il avait bien récupéré mais avait déclaré à ses amis qu’il ne quitterait pas la maison aujourd’hui. Il voulait lire tranquillement dans sa chambre et ne prendre l’air que dans le jardin. Personne n’avait fait la moindre remarque ni essayé de l’en dissuader. Il fallait qu’il s’acclimate, qu’il prenne ses marques et qu’il se sente assez à l’aise pour se risquer à l’extérieur. La lecture était son refuge, cette activité lui permettait de se sentir bien. Élise avait décidé de rester avec lui le matin alors que les autres iraient faire les courses. Par contre, elle participerait à la visite du magasin de Bob, l’après-midi.
— New York, la Grosse Pomme ? Tu ne sais pas qu’on la surnomme comme cela ? Élise était surprise, pour elle, c’était tellement évident !
Elle aidait Claudine en mettant la traduction de chaque ingrédient dont elle connaissait le nom en anglais à côté de la liste française. Ainsi cela les aiderait à se retrouver dans le magasin et Jane aurait le nom de certains produits dans sa langue si elle hésitait sur le nom français.
— Non, pas du tout ! reconnut Denise qui n’en avait jamais entendu parler.
— Eh bien, on demandera à Jane pourquoi on la surnomme comme cela, tiens, dit Maurice qui lui non plus n’en savait rien mais ne tenait pas trop à s’en vanter : comme d’habitude, il n’aimait pas être pris en défaut.
Aussi, quand la jeune fille arriva, toute mignonne dans son jean à la mode et son tee-shirt coloré, on la salua avec chaleur et on lui demanda sans attendre ce que cette grosse pomme pouvait bien signifier.
— Ah oui !the Big Apple ! Eh bien,in fact, il y avait des courses hippiques au début du XXe siècle et l’origine viendrait de là ; deux garçons d’écurie surnommaient New York « la Grosse Pomme » car il y avait tant de choses à faire avant d’atteindre le trognon de la pomme. Un chroniqueur hippique a donc repris ce terme et il a ensuite été diffusé dans le milieu des courses hippiques puis pour faire de la publicité pour New York, pour les touristes.
Jane du haut de ses dix-huit ans, était très fière de servir de guide aux Français. Elle pensait à son grand-père et voulait faire le maximum pour les satisfaire et que leur séjour soit une réussite.
On se mit en route à pied car le supermarché n’était qu’à cinq cents mètres de l’appartement. Deux chariots à roulettes en rotin très pratiques trouvés dans le placard de l’entrée permettraient de rapporter les victuailles sans avoir à porter trop de sacs. Le magasin proposait des produits bio et les nombreux rayons étaient très achalandés. Il y avait, par exemple, un nombre impressionnant de parfums pour les boissons sucrées. Un linéaire entier était consacré aux sauces de toutes les sortes et de toutes les couleurs ; de même pour les céréales déclinées à l’infini. Les Roannais furent étonnés du nombre d’employés par rapport à ce qu’ils connaissaient en France où l’on ne croisait que peu de personnel à part aux caisses et derrière les rayons spécialisés. Alors que l’on était en train de s’approvisionner en légumes frais, Suzanne demanda à Jane :
— Où sont les carottes rouges ?
— Les carottes rouges ? Cela existe les carottes rouges ? Heu, je ne sais pas… Jane mit sur-le-champ un texto à son père pour lui demander discrètement de l’aide.
Celui-ci lui répondit très vite, il avait toujours son portable dans sa poche et sentait qu’il vibrait à chaque fois qu’un texto lui arrivait.
« Ce sont des beets, des betteraves en français. »
« Thanks, Dad. »
Jane trouva sans difficulté des betteraves dans le rayon et les tendit à Suzanne.
— Mais carottes rouges, cela ne se dit que dans la région de Roanne, expliqua Claudine en riant alors que Suzanne lui expliquait discrètement que la jeune Américaine semblait mal connaître ce légume. Si tu te mets à lui parler dans le patois de Roanne, elle va être perdue !
On passa une bonne heure dans le magasin et avant de se rendre aux caisses, Claudine demanda à Jane de leur choisir deux ou trois produits typiques que la lycéenne et sa famille mangeaient souvent. La jeune fille n’hésita pas longtemps et revint peu après avec du beurre de cacahuète, une sauce pour les pâtes et le riz à base d’épices et des pancakes. On allait goûter tout cela tout en conservant une alimentation bien française.
Les Roannais ne furent pas sans remarquer que quelques employés avaient un âge certain : des personnes qui, en France, auraient été à la retraite, surtout pour un travail au supermarché qui n’était pas de tout repos et demandait des efforts physiques. Des services comme mettre les articles dans des sacs en papier étaient rendus par des employés, cela non plus on ne le trouvait pas dans l’hexagone où, de plus en plus souvent, il y avait peu de personnel en caisse, ce qui incitait la clientèle à effectuer le travail elle-même en caisse automatique ou avec des « scanettes ».
On revint à l’appartement à midi et demi passé et tout le monde s’affaira pour préparer « à dîner » comme l’on disait à Roanne alors que ce n’était que le déjeuner, en réalité. Une salade d’endives, pommes et œufs durs, des steaks que l’on coupa en trois tant ils étaient gros, accompagnés par une râpée de pommes de terre ce qui présentait l’avantage de les faire cuire très vite. Pour le dessert, on goûta le beurre de cacahuètes sur des tranches de pain de mie. Certains préférèrent prendre un yaourt dont le parfum était un peu la surprise pour ceux qui ne comprenaient pas l’anglais. On n’avait pas voulu trop embêter Jane avec ce genre de détails, elle avait eu fort à faire et l’on avait donc pris à l’avenant des yaourts qui se vendaient à l’unité. Jean-Camille et Maurice en particulier trouvèrent le beurre de cacahuètes excellent. C’était un aliment très riche qui leur convenait bien en calant leur estomac, eux qui avaient bon appétit. L’ancien notaire paraissait plus en forme mais restait légèrement pâle et ne semblait toujours pas décidé à bouger de la maison. Après le café, une petite sieste s’imposait avant que Jane ne revienne les chercher pour les conduire chez elle. Il était convenu qu’elle repasse vers seize heures. Après avoir aidé au rangement des courses et montré de nouveau le fonctionnement des plaques de cuisson et celui du four, elle s’était préparé un sandwich et était repartie, ayant rendez-vous avec une amie en début d’après-midi. Elles allaient toutes les deux à une séance de danse hip-hop. En effet, l’adolescente aimait beaucoup cette danse et s’y entraînait deux fois par semaine.
La maison fut bientôt silencieuse, tout le monde se reposait et si tous ne dormaient pas, on appréciait ce moment de détente. Vers quinze heures quarante-cinq Maurice et Gilbert se retrouvèrent à la cuisine pour boire un café. La machine à café permettait de remplir un thermos entier qu’on répartissait ensuite dans de grands mugs. Maurice, qui adorait le café, trouvait cela très pratique. Les petites tasses dans lesquelles l’on prenait habituellement le café à Roanne l’obligeaient à se resservir deux ou trois fois et, selon chez qui il était, il n’osait souvent pas le faire. Quant au café allongé dans les bistrots, ce n’était pas assez non plus pour lui. Là, il pouvait boire la quantité qu’il souhaitait et ce petit plaisir le...