CHAPITRE 2
– Professeur Lange ? Inspecteurs Ravel et Perazza.
– Je suis à vous dans un instant.
L'universitaire disparut quelques minutes, les laissant dans la salle restée telle après le passage d'une tempête. L'homme à la petite cinquantaine, assez sec, une paire de lunettes jonchée sur le bout du nez, ressurgit subitement. Il paraissait très agité. Et pour cause, lui si minutieux et organisé, se trouvait particulièrement déstabilisé par les récents événements.
– Je suis désolé. Je ne retrouve plus rien dans ce fouillis !
– Vous a-t-on dérobé quelque chose ?
– Ici ? Je ne crois pas. Mais comment savoir ?
Pour ce qui était de son domicile, Alex avait fait un compte rendu au préalable à Mattéo. Seules quelques centaines d'euros avaient disparu.
Le professeur ne s'en formalisait même pas. Il s'estimait être le seul responsable. Ce n'était pas malin, pensait-il, à raison, de garder de l'argent dans une vulgaire boîte à biscuits abandonnée dans le fond d'un tiroir. Bien sûr, il trouvait gênant que l'on ait ainsi pénétré dans son intimité, encore plus pour ses proches d'ailleurs. Mais tout ce remue-ménage valait-il vraiment la peine de ces déploiements de forces et de ces entretiens à répétition ?
– Y a-t-il des caméras de surveillance dans cette zone ?
– Pas dans ce couloir, mais pour les pièces importantes, fruits de découvertes récentes, elles, sont entreposées dans une salle sous bonne garde.
Il tressaillit ; la seule idée de perdre ses trésors l'avait fait blêmir.
– Sommes-nous en période d'examens en ce moment ? le questionna cette fille qui ne ressemblait en rien à l'image qu'il se faisait d'une policière.
Avec ses longs cheveux bouclés couleur ébène noués en queue-de-cheval et ses vêtements en jean, elle ressemblait davantage à une étudiante. Même pas, à une élève de secondaire plutôt.
– Je vois où vous voulez en venir. Je peux d'ores et déjà vous affirmer que vous faites fausse route. Les jeunes qui ont opté pour cette voie sont des passionnés. Ils aiment apprendre, découvrir...
– Nous ne voulons juste écarter aucune piste.
– Papa, je...
Un jeune homme s'arrêta sur le pas de la porte à la vue des deux étrangers. Il ne voulait surtout pas les interrompre en pleine discussion.
– Mon fils, Bastien. Mon digne successeur.
Tout le portrait de son père ! Père qui semblait tout particulièrement fier de sa progéniture.
– Je repasserai plus tard, s'excusa-t-il un brin embarrassé.
Le professeur reprit naturellement le cours de la conversation comme s'ils n'avaient pas été interrompus.
– Je n'aurais pas même pris la peine de porter plainte. Le rectorat en a décidé autrement.
– Il y a quand même eu effraction. Et ce, à deux reprises ! Avez-vous reçu des menaces ?
Ces policiers l'embêtaient à le sonder de la sorte. Il avait bien mieux à faire ! Commencer à ranger par exemple. Il soupira de lassitude.
– Je n'ai aucun problème. Avec personne. Il marqua une pause. Il y avait bien un petit souci avec la ville, concernant les aménagements de la place du Marché, mais tout ceci est résolu aujourd'hui.
– C'est en chantier depuis plusieurs mois à présent, déclara Mattéo. Faites-vous des fouilles à cet endroit ? demanda-t-il naïvement.
Alex pouffa en sourdine à la vue effarée du professeur.
Lui, était visiblement ulcéré. Quel ignare pouvait ne pas apprécier à leur juste valeur ses travaux !
Mattéo tenta de récupérer le coup. Il s'était mal exprimé. Il savait bien sûr ce qui se passait dans le quartier, on en parlait suffisamment, et surtout, il en subissait les conséquences désagréables comme tous les usagers de la route bien obligés de prendre patience dans des files interminables. Il n’était simplement pas au fait de qui était en charge des opérations.
– La majorité des élus voulait y construire un parking, n'est-ce pas. Le projet a été, je pense postposé.
– Nuance ! Le projet a été annulé !
C'était là une de ses grandes fiertés. Un site de cette valeur historique couvert de béton et d'asphalte aurait été un sacrilège incommensurable.
– Est-ce réellement une mesure définitive ? continua Mattéo.
– Le conseil communal a abandonné l'idée initiale, bien conscient d'un manque à gagner. Ils espèrent exploiter mes recherches. Non, ils ne feront pas marche arrière.
Peut-être avait-il raison. Ou pas… Quoi qu'il en soit, les inspecteurs restaient bien décidés à investiguer dans toutes les directions.
– Qu'en penses-tu, Matt ? demanda Alex une fois qu’ils eurent franchi la porte principale du bâtiment.
Celui-ci se frotta dubitativement le menton.
– Il me semble peu probable que nous ayons affaire à des étudiants. Ils n'auraient pas pris autant de risques. Pas celui de se rendre chez lui en tout cas.
– C'est embêtant, nous ignorions toujours l'ordre dans lequel les effractions ont eu lieu. En fait, nous ne sommes même pas certains qu'il s'agisse des mêmes individus.
– Les chances sont grandes malgré tout.
– Et la piste « des fouilles qui dérangent » ? En lui posant cette question, Alex riait encore sous cape. Tu as mis les pieds dans le plat en beauté !
– Mais attends, je ne pouvais pas savoir qu'il était de la partie ! Tu étais au courant toi ?
– Et comment ! Évidemment ! ajouta-t-elle en feignant d'être choquée.
De retour au commissariat, ils s'adonnèrent à leur technique préférée : un petit jeu de rôle leur permettant de se mettre à la place des voyous, mimant leur façon de penser et d’agir. Leur duo fonctionnait bien en général, et souvent, se couronnait de succès.
– Je suis surprise par ton arrivée alors que je cherche quelque chose chez les Lange. Je te cogne et je m'enfuis.
– Tu ne vas certainement pas commettre les mêmes méfaits plus loin. Ou tu es complètement stupide.
– Mais j'ignore alors qu'il s'agit de policiers en patrouille.
– Tu n'as pas vu les brassards ? Ni entendu les sommations ?
– O.K., je fais fausse route. Note, la petite visite aux Facs a peut-être déjà eu lieu avant. Ça, nous n’en savons rien ! Bon, essayons autre chose. Je ne cherche rien de spécial. J'ai choisi ma cible au hasard.
– Tu chamboules le bureau privé, puis tu t'acharnes sur le second. Dans quel but ?
– Je suis contrariée.
– Tu veux te venger ? Le professeur prétend n’avoir aucun problème avec qui que ce soit !
– L'intimider alors.
Ils inversèrent les rôles.
– Je viens des Facultés. Je n'ai pas trouvé ce que je cherche.
– Comment as-tu eu l'adresse privée de Lange ?
– Je la connais parce qu’il est mon objectif.
– Il a des questions d'examen ?
– Il n'y a aucun test de prévu. Je veux dérober des antiquités.
– Tu évites de les briser et tu n'éparpilles pas les documents dans ce cas.
– Qu'est-ce que je cherche alors ?
– Un rapport ? Un exposé ? Quelque chose en relation avec son travail.
– On en revient peut-être à la place du Marché. En tout cas, cela mérite bien que l'on s'y attarde.
Le reste de la journée fut centré sur ce fameux projet de parking. Du lancement de l'idée, en passant par l'appel d'offres. Tout était déjà en bonne voie jusqu'aux premières excavations. Sans les indiscrétions d'un ouvrier, des dizaines de voitures seraient probablement aujourd'hui bien rangées sur un site moyenâgeux.
Lange s'était immédiatement interposé au prolongement des travaux. À force d'appuis et de persuasion, il avait obtenu le gel total de toute activité. Par la suite, des subsides lui avaient même été accordés pour entreprendre et poursuivre des fouilles. Son obstination avait probablement...