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Depuis cette journée un peu mouvementée, la vie a repris un cours plus tranquille. Juliette passe à nouveau de longs moments dans l’atelier, en compagnie de Marcel. Assise sur le vieux fauteuil, elle aime l’écouter quand il lui parle lui aussi de son enfance.
D’origines espagnoles, il a grandi dans une famille très modeste d’Andalousie. Il raconte la vie telle qu’elle était dans cette région belle mais pauvre alors, avant d’arriver seul en France, dans les années soixante-dix avec l’espoir de trouver un travail et une vie meilleure, et de pouvoir aider sa famille restée au pays. Après plusieurs petits boulots saisonniers dans des fermes de la région grâce auxquels il a commencé à apprendre la mécanique en réparant les engins agricoles, il a pu trouver un travail dans le garage d’un petit village des Cévennes. Mais quand le patron a pris sa retraite, faute de repreneur, Marcel s’est retrouvé à nouveau sans emploi. La chance lui a souri le jour où il a été embauché ici pour s’occuper de l’entretien des véhicules, quelques mois après la création de l’entreprise.
Jane n’en a pas pour autant oublié la promesse faite à sa mère. Mais son emploi du temps est déjà bien chargé. En plus de conduire les véhicules si besoin, elle s’occupe seule du secrétariat et de la gestion de l’entreprise.
Elle a tout de même essayé de réfléchir à la manière dont elle pourrait venir en aide à sa mère. Une de ses amies avec qui elle a évoqué le souhait de Juliette, lui a donné une idée qui lui semble intéressante, celle de faire effectuer des recherches par un professionnel, un généalogiste.
Très souvent ce sont des notaires qui font appel à ces personnes pour résoudre des problèmes de succession, mais il est tout à fait possible de leur demander directement la reconstitution d’un arbre généalogique familial.
Jane pense que cela pourrait être une solution pour essayer d’apporter des réponses aux interrogations de sa mère. Elle se met donc en quête de trouver dans les environs une personne pratiquant cette spécialité.
Au premier abord la chose ne semble pas simple, ce genre de profession n’étant pas très fréquente. De plus, la plupart d’entre eux se trouvent en région parisienne ou dans les grandes métropoles. Elle aimerait trouver quelqu’un qui n’est pas trop éloigné d’Alès et qui connaît un peu la région.
C’est finalement, une nouvelle fois sur les conseils de son amie de contacter le club de généalogie local qu’elle va obtenir de l’aide. Après avoir trouvé un moment dans son emploi du temps chargé et pris rendez-vous au préalable, elle rencontre la responsable de l’association. Cette dernière évoque une généalogiste professionnelle qui serait installée à Nîmes. Elle la connait bien car il arrive souvent que des adhérents fassent appel à ses conseils lorsqu’ils ont besoin d’aide dans leurs recherches. Elle a toujours fait preuve de gentillesse et d’efficacité à leur égard.
En possession des coordonnées de la personne, Jane remercie son interlocutrice et retourne au bureau avec l’intention de l’appeler immédiatement.
Ses projets vont cependant se trouver quelque peu modifiés. Un appel téléphonique de son mari l’informe qu’elle doit venir avec lui pour récupérer une patiente au service cardiologie de l’hôpital de Nîmes et la conduire en urgence au CHU de Montpellier. Toutes les autres équipes sont déjà en mission, il ne reste plus qu’elle et lui de disponibles. Arrivée au garage, Jane n’a que le temps de prévenir sa mère de son départ avant de s’engouffrer au côté de son mari dans l’ambulance dont le moteur tourne déjà.
Juliette est un peu déçue car elle était au courant du rendez-vous qu’avait sa fille et attend impatiemment de connaitre le résultat de cette entrevue.
Les jours suivants n’ont pas laissé à Jane le moindre moment de liberté pendant les heures de bureau pour lui permettre de contacter la généalogiste. Juliette la questionne quotidiennement et sa fille sent bien qu’elle s’impatiente et qu’il va lui falloir trouver rapidement un moment pour s’en occuper.
Vers la fin de la semaine l’activité se calme et elle profite de quelques minutes de tranquillité pour composer le numéro de la généalogiste. Elle est d’abord surprise par la douceur de la voix qui lui répond et qui se présente à elle.
— Bonjour, Éva Sylvestre à votre écoute !
— Bonjour, je m’appelle Jane, Jane Altier, je vous contacte sur les conseils d’une amie pour savoir si vous pourriez aider ma mère à retrouver ses origines familiales.
— Cela est éventuellement possible, mais il me faudrait un peu plus de précisions.
— Voilà, ma mère a été orpheline à l’âge de quatre ans et a passé toute sa vie en ignorant ce qu’il était advenu de ses parents. La seule chose que nous avons pu savoir c’est qu’ils sont tous deux décédés en 1944 dans un petit village de Lozère.
— Quel âge a votre maman aujourd’hui ?
— Quatre-vingt-deux ans, elle est née le vingt-huit février mille neuf cent quarante à Paris.
— Elle vit où actuellement ?
— Á Alès, mon mari et moi y gérons une entreprise, les ambulances Altier-Dumas.
— Très bien, alors vous n’êtes pas très loin, le mieux serait de prendre rendez-vous, si possible en présence de votre mère, afin que nous affinions votre demande et que je puisse vous expliquer comment je procède. En revanche je serai absente durant toute la semaine prochaine car je dois me rendre à l’étranger. Disons le mardi suivant si cela est possible pour vous. Á quinze heures à mon bureau, au 35 rue Bigot. Cela vous convient ?
— J’ai bien noté, nous serons là, je vous remercie de votre accueil.
— C’est tout à fait normal, bonne journée à vous et à bientôt.
Les journées qui la séparent de la date du rendezvous sont bien longues pour Juliette. Cela fait déjà une semaine qu’elle patiente. Elle ne sait comment passer le temps.
Durant les moments où elle vient tenir compagnie à Marcel, elle ne cesse de lui confier ses espoirs mais aussi ses craintes devant ce qu’elle va peut-être découvrir. Ce dernier tente de la rassurer en lui expliquant que ses géniteurs, quels qu’ils aient été dans le passé, restent ses parents et qu’ils l’ont surement aimée pendant le peu d’années passées à leurs côtés.
Le jour du rendez-vous étant fixé au lendemain, Juliette en profite pour se replonger dans ses souvenirs et décide d’aller se promener en ville, du côté de la rue d’Avéjan. C’est là qu’avec son mari ils ont tenu une librairie pendant de nombreuses années.
Rien qu’à l’évocation du nom de la rue une foule de moments du passé lui reviennent en mémoire. Un des symptômes de la maladie dont elle est atteinte, bien qu’elle n’en soit pas encore au courant, font que sa mémoire proche lui fait quelquefois défaut, mais les souvenirs anciens, eux, remontent à la surface avec des détails souvent oubliés depuis longtemps…
Juliette s’est retrouvée orpheline alors qu’elle n’avait que quatre ans. L’année de sa naissance ses parents habitaient Paris, seule chose dont elle est certaine grâce à son acte de naissance. Pour une raison qu’elle ignore au moment de leur décès ils se trouvaient dans les Cévennes comme en atteste leur acte de décès.
Elle n’a qu’un vague souvenir de son arrivée à l'orphelinat Saint-Georges de l'Isle dans la Mayenne, tenu alors par des sœurs à cornettes, les Filles de la charité de Saint-Vincent-de-Paul. Elle était accompagnée d’un homme qui se faisait appeler Monsieur Georges, comme le lui a raconté plus tard la Mère supérieure de l’institution.
De cette période, elle n’a pas gardé un très bon souvenir. Les dortoirs étaient immenses, les lits de simples paillasses et il n'y avait pas de chauffage. L'hiver, le givre s'accrochait aux carreaux.
Les journées se ressemblaient toutes. Elles étaient rythmées par les moments de...