CHAPITRE 2
Fuir Kaskashant
Après la mort du Loup Blanc, d’épais nuages noirs couvrirent le ciel, laissant tomber une pluie torrentielle. La Lune était invisible et ne pouvait communiquer avec Petite Ébène et Ethan.
Lorsque la garde de Kaskashant fut partie, les enfants déjà trempés trouvèrent refuge sous un arbre. Petit Ébène proposa à son frère de venir avec elle chez Adam et Johanna. Ethan, peu habitué à décider pour lui-même, ne savait que choisir. Il était partagé entre le désir de rentrer chez lui et la peur d’être puni. Il pensait aux bons repas que les cuisinières lui confectionnaient, mais la perspective d’être réprimandé par Takar, le cruel bras droit de Kaskashant le terrorisait. La punition consistait en vingt et un coups de bâton et trois jours au cachot sans manger. Elle était fréquente s’il contrariait Kaskashant. Il encaissait maintenant bien les coups, mais la privation de nourriture restait une torture.
Bouleversé par la découverte d’une toute nouvelle famille, le petit garçon ne savait plus qui croire. Kaskashant lui avait raconté que sa mère était morte en lui donnant la vie et que lui, son père, avait bien voulu le garder. Ethan devait s’estimer heureux qu’il ne l’ait pas donné ou tué. L’enfant le savait assez fou pour en être capable. À la place, Kaskashant lui avait offert le gîte et le couvert. En échange, le garçon lui devait une loyauté et une obéissance sans faille. Il admirait Kaskashant autant qu’il le craignait et avait déployé de grands efforts pour contenter ce père exigeant.
Pourtant, Ethan ne sentait aucun point commun avec lui. Kaskashant était un puissant sorcier, grand et mince, la mâchoire saillante. Son œil droit luisant et plissé semblait réfléchir en regardant l’horizon. Il était perçant, déterminé, calculateur. Son œil gauche, grand ouvert et à l’affût du moindre danger, bougeait sans cesse de tous côtés. Il surveillait, affolé, tel un poisson pris dans un filet. Kaskashant détestait son profil gauche et bien souvent essayait de le corriger en grimaçant dans le miroir, en vain. Entre ses yeux, un grand nez busqué marquait la frontière pour bien signifier que ces deux yeux n’étaient pas du même clan. Son air mi-glacial mi-effaré tenait à distance n’importe quel être vivant. Personne ne savait à quel œil s’adresser, alors tous baissaient le regard. Ethan ne faisait pas exception et se soumettait à la moindre injonction. Il vivait dans la terreur d’un éventuel faux pas qui réveillerait la bête enfermée dans son père.
Ethan, lui, était tout en rondeur, son corps à l’image de son intérieur. D’un naturel doux et calme, il préférait humer les odeurs des cuisines en devinant les ingrédients plutôt que d’accompagner Takar dans ses tournées sanglantes. Celui-ci, chargé de sa formation aux armes, lui répétait qu’il ne serait jamais un « vrai mâle à son image, dur et cruel comme la vie ». Ethan n’avait aucune envie de ressembler au lieutenant de son père et s’efforçait d’attendre que le temps passe en minimisant les dures corrections de Takar.
Neptice, la sœur de Kaskashant tenait à lui dispenser des cours de magie en cachette de son père. C’était leur secret à eux. Pour une raison qu’il ignorait, sa tante n’avait plus de pouvoir mais encourageait patiemment Ethan à apprendre la magie. Pourtant, là non plus, l’enfant n’obtenait aucun résultat. Il sentait qu’il n’était décidément ni un bon guerrier, ni un bon sorcier, ni un bon fils.
Mais lorsque le Loup Blanc était venu le trouver, un autre sentiment avait émergé. La chaleur et l’amour qui émanaient de ce père-ci, lui insufflaient une confiance inébranlable. Il se sentait capable de déplacer des montagnes. Cela n’avait rien en commun avec tout ce qu’il avait connu jusqu’alors. En se souvenant de ces sensations agréables, Ethan les ressentit encore plus profondément. C’était comme mordre dans un délicieux gâteau au chocolat en savourant la crème qui coule entre les papilles.
Au bord de la confusion entre ces deux pères, Ethan suivit son intuition. Depuis toujours, ses rêves lui murmuraient de précieuses informations qu’il oubliait souvent au réveil. Mais cette sensation si familière qu’avaient laissée les yeux de Petite Ébène dans ses songes brillait comme une étoile à suivre. Il se laissa donc guider par cette petite fille étrange, la seule personne en qui il avait vraiment confiance.
Impatiente que son frère prenne une décision et grelottant de froid, Petite Ébène le prit par la main et l’emmena chez elle. Ethan suivit docilement. Lorsqu’ils virent le petit garçon habillé de ses vêtements princiers, Adam et Johanna comprirent que quelque chose s’était passé, que le danger approchait pour tout le monde.
Encore dégoulinante, Petite Ébène avait déclaré à ses parents surpris :
— Je ne peux tout vous expliquer maintenant. Nous sommes épuisés. Est-ce qu’Ethan peut dormir ici cette nuit ? Nous partirons demain. Nous devons nous enfuir car Kaskashant va nous chercher. Je ne sais pas quand nous nous reverrons. Jamais Petite Ébène n’avait pris la peine de formuler autant de phrases à la suite. Depuis son arrivée dans la famille, douze ans auparavant, le couple sentait qu’elle était différente. Ils devinaient en elle une force latente, indomptable et mystérieuse. Des manières d’agir singulières qui ne venaient pas d’ici. Sans savoir qui elle était vraiment, ils se doutaient que son passé ressortirait un jour.
Le lendemain matin, Adam et Johanna donnèrent aux enfants des vivres et le peu d’argent qu’ils purent réunir. Ethan reçut d’autres vêtements pour passer inaperçu. Malgré leur inquiétude pour les enfants, ils les laissèrent partir, comprenant que c’était leur seule chance d’échapper à Kaskashant. Le cœur serré, ils les regardèrent s’éloigner sous la pluie.
En marche depuis quelques minutes seulement, les enfants sentirent trembler le sol. Ils se jetèrent tous deux dans les fourrés et manquèrent de se faire écraser par une horde de chevaux. Ethan reconnut les cavaliers de Takar qui se dirigeaient vers la maison d’Adam et Johanna. Petite Ébène le comprit tout de suite au regard apeuré de son frère. Un éclair lui traversa le ventre. Elle se mit à courir derrière les cavaliers. Ethan la rattrapa et la plaqua au sol de tout son poids pour l’empêcher d’y aller. Petite Ébène se débattit avec tant de force qu’Ethan fut obligé de l’assommer avec une branche pour l’empêcher d’aller se faire tuer. La petite fille s’évanouit. Ethan regretta son geste. Et s’il l’avait lui-même tuée ? Il la secoua en criant fort, tremblant de tous ses membres. Elle ne se réveilla pas. Il plaqua son oreille contre son cœur. Celui-ci battait encore. Il se laissa tomber de soulagement.
Au loin, on entendait les cris des enfants et les chocs des épées contre les outils d’Adam et Johanna qui tentaient de défendre leur famille. Le petit garçon n’avait pas besoin d’aller voir. Il connaissait ces scènes par cœur. Takar, sur les ordres de Kaskashant, l’avait plusieurs fois emmené avec lui « pour le former et l’endurcir » disait-il. Ethan, à l’époque, restait pétrifié devant le spectacle des corps sans vie et des maisons brûlées. Il savait exactement ce qui était en train de se passer pour la famille de Petite Ébène. Il se recroquevilla en s’accrochant à sa sœur toujours inconsciente, et sanglota de peur.
Lorsque Petite Ébène se réveilla, elle ne se souvenait plus ce qu’elle faisait ici. Ethan, les yeux rougis, n’osait pas la regarder et se contenta de lui prendre la main. Petite Ébène sentit pour la première fois comme une onde la traverser et des images apparurent dans sa tête. Elle ne pouvait les contrôler. C’était un flash très rapide de tout ce qu’Ethan avait perçu pendant qu’elle était inconsciente. Elle ressentait également la peur, la rage et la honte qui avaient traversé son frère. En entendant les combats sanglants entre Takar et sa famille, elle hurla de douleur et courut vers les ruines de son ancienne maison. Cette fois-ci, Ethan ne la...