: Régis Volle
: Ardèche Sombres histoires dont personne ne parle
: Books on Demand
: 9782322527793
: 1
: CHF 7.00
:
: Märchen, Sagen, Legenden
: French
: 90
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Les Légendes relatées dans ce recueil sont retravaillées, réécrites, voire, pour d'autres, le fruit de mon imagination, enrichi par les documents d'époque. Pour autant, elles conservent toujours le sens que les traditions, orales ou écrites, nous ont fait parvenir. Pourquoi ? Parce que s'il est une certitude, c'est bien qu'une légende est la conséquence d'une réalité qui, en son temps, et lors de circonstances particulières, à profondément marqué les esprits.

Avant, la techinique occupait pleinement mes longues journées. Ecrire était un luxe qui m'était interdit... non, en vérité, que je m'interdisais. Pourtant, l'écriture me hantait, m'obsédait, me pourchassait. Aujourd'hui, jje peux enfin vivre ma passion et pas une de mes secondes n'échappe à ce besoin. Toutefois, lorsque je sors de mon cocon, surpris qu'il existe un monde extérieur, j'éprouve un réel plaisir à le partager avec vous !

Ils voulaient vivre leur amour


Dans les années cinquante, sur les hauts plateaux de l’Ardèche les chutes de neige étaient très abondantes, beaucoup plus qu’aujourd’hui. Aussi, il était courant que les fermes les plus reculées restent isolées durant plusieurs mois. Vous comprendrez que dans ces prisons noires de fumées, perdues dans un univers blanc immaculé où même les sons sont étouffés, ne pas voir d’autres visages que ceux de ses proches pouvait, jour après jour, comme les vieux le disaient si bien : « vous déranger le ciboulot ». Aussi, lorsque les routes devenaient à nouveau praticables, le premier travail des gendarmes était de se rendre dans ces fermes-là. En effet, il n’était pas exceptionnel de constater que des jeunes filles étaient nouvellement enceintes. Dans ce cas, ils se devaient de faire parler toutes les personnes présentes afin de trouver qui était le père. Ce n’était pas facile, loin de là, car non seulement le qu’en-dira-t-on était puissant, mais lorsque c’était le mal de l’isolement qui s’était installé, la Grande Faucheuse était toujours cachée dans la grange, attendant patiemment le bon moment pour faire son entrée en scène. Aussi, il n’était pas rare que le suicide se présente comme étant la seule fuite en avant acceptable.

S’il s’agissait du garçon de ferme, deux questions incontournables se posaient : est-ce que la fille était consentante, et est-ce que son âge lui permettait de goûter aux plaisirs de la vie sans se trouver hors-la-loi. Si ces conditions étaient réunies, ils n’avaient pas à intervenir. Dans les autres cas, tous les autres, ils devaient menotter le transgresseur et l’emprisonner en attendant la décision du juge.

L’histoire que je vais vous conter s’est déroulée dans cette contrée, là où en hiver, la burle souffle fort, si fort qu’elle pique toutes les parties du corps qui n’en sont pas protégées.

La scène se passe dans la ferme des Marchand. Un couple d’une cinquantaine d’années qui a eu une fille sur le tard. Aujourd’hui, c’est son anniversaire, Marie a 14 ans. Toujours le sourire aux lèvres, la jeune fille a la particularité d’être belle, déjà bien formée et, disons-le franchement, elle fait bien deux ou trois ans de plus que son âge. Le couple n’a pas eu d’autres enfants. Ils ont bien essayé, mais le seul cadeau que la nature a bien voulu leur faire, c’est cette fille, toujours agréable et vaillante. Elle est travailleuse, certes, mais malgré sa bonne volonté, ses bras ne suffisent pas à compenser les effets de l’usure sur ses parents. Aussi, pour combler ce manque, ils ont embauché un garçon de ferme. Il y a une vingtaine d’années, Marchand avait connu son père alors qu’il cherchait une bonne lignée de vache laitière. Aussi, lorsqu’il avait su que son fils Jean cherchait du travail, il n’avait pas hésité et l’avait embauché. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il avait apprécié la droiture et l’honnêteté du père et pensait que le fils d’un tel homme ne pouvait pas être déluré et feignant.

En effet, ce garçon est vaillant, robuste, tout sauf bête, et Marie dit sans hésiter : « Il est beau garçon ! ». Il lui plaît, elle ne s’en cache pas, et bien que la réciproque soit tout aussi vraie, depuis ses six mois de présence, Jean a toujours su garder ses distances d’avec Marie. Ils discutent, rient et affichent sans ambiguïté qu’ils font plus que s’apprécier. D’ailleurs, depuis peu, ils ont annoncé qu’ils sont amoureux l’un de l’autre et que, dans deux ans, lorsque Marie aura 16 ans et lui 20, ils se marieront. Mais les choses de la vie n’en font qu’à leurs têtes, c’est bien connu et toujours vrai !

L’hiver 1956 s’est présenté beaucoup plus tôt que d’habitude. Les gros froids qui, les années précédentes, régnaient de mi-janvier à mifévrier, aujourd’hui sont là et bien là alors que nous ne sommes que début décembre. Heureusement, le père Marchand n’est pas du genre à laisser les caprices du temps imposer sa loi. Aussi, malgré les remarques que sa femme lui fait chaque année, à la même période, il a pris l’habitude de faire ses réserves en supposant que l’hiver sera plus rigoureux que celui de l’an passé. Ainsi, les animaux et les humains de la ferme ne manqueront de rien.

Il en est fier de ses prévisions, contrairement à celles de toutes les autres fermes qui aujourd’hui sont vraiment inquiètes... Elles le sont au point que certaines envisagent d’abattre la bête la plus vieille dès ce début de l’hiver pour que les plus jeunes et les humains ne se trouvent pas en manque. Lorsque l’hiver s’impose, l’humain ne dispose plus.

Les semaines et les mois passèrent et jamais, de mémoire d’anciens, les températures ne descendirent aussi bas. Seuls les étables et les dessous de poutres des cheminées permettaient de se garder du froid si aucun autre corps ne venait se coller contre vous. Aussi, ce ne fut pas une surprise ni une attitude choquante de voir Marie et Jean se presser l’un contre l’autre lorsque le travail était terminé... mais ce fut plus délicat lorsque Marie annonça à sa mère qu’elle était peut-être enceinte. Pour être sûre, Marie expliqua, sa mère écouta avec attention et finalement confirma qu’elle l’était.

Tous étaient assis autour de la table. Le père et la mère d’un côté, Marie et Jean de l’autre. Malgré la chanson du feu qui crépitait fort et la chaleur qui s’en dégageait, l’ambiance était un peu tendue. Un silence gêné s’était installé et personne ne semblait avoir le courage de le briser. Après avoir pris une grande inspiration, Marie se lança...

« Voilà, les choses sont finalement assez simples. Jean et moi, nous nous aimons... et comment dire, nous nous aimons vraiment ! Ce n’est pas une passade, une envie de découvrir les plaisirs de la vie et de passer à autre chose... non, nous c’est sérieux, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, nous voulons vivre le restant de nos jours ensemble. Maintenant, comme je l’ai dit à maman, je suis enceinte. Avec Jean, nous en avons parlé sérieusement et aucun de nous deux ne voudrait agir comme si notre bébé était une erreur.

En disant ces mots, les mains de ces deux grands enfants se trouvèrent naturellement, comme pour accentuer cette évidence.

- Je vois bien que vous êtes attachés l’un à l’autre, dit le père, mais croyez-moi, le déroulement de nos vies ne suit jamais un chemin bien droit, ça non... jamais. Il y a toujours des rochers qui surgissent de nulle part et qui se posent en plein milieu de la route. Ils vous obligent à faire des détours, des contours et parfois même, à rebrousser chemin. C’est la vie ! et elle nous impose toujours ses péripéties. Tout ça pour vous faire remarquer que vous êtes jeunes, et toi Marie très jeune ! Enfin... sans vouloir vous fâcher, il est possible que votre inexpérience vous joue un tour de cochon dans les années à venir ! Vous comprenez ce que je veux vous dire ?

- Oui papa, nous savons... enfin, plus Jean que moi, puisque l’été dernier, avant de venir à la ferme, il a déjà fait connaissance avec une fille. Mais nous n’avons pas peur des obstacles ni de la tentation de Satan qui se présentera à nous, c’est sûr, sous un physique attrayant.

- Monsieur, dit Jean d’une voix ferme et posée, je confirme ce que vous dit Marie, et je précise que l’aventure que j’ai vécue n’avait comme objectif que de découvrir la vie... et la fille concernée voulait elle aussi faire cette expérience. Tout ça pour vous dire que ce n’était pas une passade après un coup de foudre, non, rien de tout ça, aucun autre sentiment dans cette relation que de se plaire et d’en profiter puisqu’elle était sans avenir.

- Oui, je comprends... mais ce ne sera pas votre seul problème, et pour être plus clair, ce ne sera pas notre seul problème à tous. À la sortie de l’hiver, les gendarmes vont venir, et toi, Jean, ils vont t’emmener et te garder en prison jusqu’à ce que le juge prenne une décision... tu le...