: Elisa Tual
: 20 ans chez les Témoins de Jéhovah Autant pour se reconstruire
: Books on Demand
: 9782322509225
: 1
: CHF 3.10
:
: Romanhafte Biographien
: French
: 220
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
En petite section, j'étais revenue très fière avec un poisson d'avril que j'avais confectionné avec du papier d'aluminium, le maître m'avait félicitée. Mais lorsque ma mère m'a récupérée, son visage s'est fermé et j'ai ressenti de la déception ainsi que de la peur au fond de moi. Je me souviens que sur le chemin du retour elle ne cessait de me répéter que c'étaient des fêtes païennes et que ce n'était pas bien d'avoir dessiné ce poisson. Non seulement je n'ai pas été complimentée mais le fameux poisson a fini dans la poubelle dès que nous avons franchi la porte de l'appartement. J'étais triste, choquée. Elle a fini par aller voir l'enseignant pour que je fasse autre chose au moment de la préparation des cadeaux de fêtes des mères et des pères.

Elisa offre un récit touchant sur son passage, trop long, au sein des Témoins de Jéhovah. Vingt ans d'ignorance du monde et de ses codes, de découverte de sa différence involontaire, puis vingt ans pour comprendre comment l'on vit lorsque l'on adopte enfin une vie normale, libre... avec des séquelles qui semblent parfois insurmontables.

Mes racines


Mes grands-parents maternels, Georges et Suzanne, vivaient dans une vieille ferme. Ma grand-mère travaillait aux champs et élevait seule ses enfants tandis que mon grand-père, qui ne restait jamais très longtemps en place, passait d'un poste à un autre. De leur union sont nés trois enfants : ma mère, Marguerite, en 1953, Jules en 1954, et Béatrice en 1955. Pour cette troisième naissance, les deux aînés ont été confiés à la garde d'une voisine et lorsque ma grand-mère est revenue de l'hôpital, elle a constaté que ma mère avait perdu l’usage de la parole.

La famille a d'abord habité l'Allier, puis la Dordogne, en Corrèze, en Gironde, toujours dans des lieux très isolés. Les enfants devaient parcourir des kilomètres à pied pour aller à l'école. Lorsque ma mère revenait de l'école et qu'elle avait soif, elle mangeait de petites fleurs roses sucrées trouvées en bordure de route qui la désaltéraient en attendant d'arriver à la maison. Après la classe, elle gardait les vaches. En l'absence de chauffage, sa mère disposait des briques sur le poêle pour ensuite les glisser dans les lits afin de réchauffer les draps. Ils étaient pauvres, mal habillés, et ne mangeaient pas tous les jours à leur faim. À défaut de jouets, elle utilisait de petites fleurs mises à l'envers en guise de robes de poupées pour s'amuser.

Quand elle parlait de son enfance, je sentais que c'était un chapitre douloureux de son existence. Elle avait beaucoup de difficultés à me transmettre l'affection qu'elle-même n'avait pas reçue de sa mère. C'est ce qu'elle m'avait expliqué et j'avais constaté que mes formes d'adolescente la mettaient presque mal à l'aise. Ce fut très dur pour elle de me câliner à partir de ce moment-là. Elle m'avait confié qu'elle avait écrit plusieurs journaux et qu'elle me les remettrait un jour. Peut-être y aurais-je trouvé les raisons de ses silences, les pourquoi de son engouement à venir pour les Témoins de Jéhovah.

Puis ma grand-mère a décidé de l'envoyer à Paris lorsqu'elle a eu dix-huit ans afin de travailler comme femme de ménage chez un médecin. Elle occupait une chambre de bonne au-dessus du cabinet de son employeur. Un jour, un incendie s'est déclaré dans son immeuble. Coincée par le feu, ce sont les pompiers qui l'ont évacuée par la fenêtre. Suite à cet incident, elle n'a plus supporté les endroits confinés. Est-elle devenue claustrophobe, ce traumatisme a-t-il constitué une faiblesse supplémentaire facilitant l'endoctrinement de ma mère par les Témoins de Jéhovah ? Car finalement, elle les a rencontrés très peu de temps après.

Pour justifier son adhésion à la secte, elle soutenait que seuls les Témoins de Jéhovah détenaient la vérité par rapport aux catholiques. Je pense qu'elle avait besoin d'appartenir à un groupe, d'être entourée par une communauté qui partage les mêmes choses qu'elle et qui encadre sa façon de vivre. Leurs doctrines sont présentées de telle manière que l'on a « envie » d'y adhérer. Les Témoins de Jéhovah insistent beaucoup sur le bien-fondé de la morale et la prise en charge des nouveaux adeptes, de toute l'attention dont ils seront l'objet. Tout ce qui a vraisemblablement manqué à ma mère au cours de son enfance et de son adolescence…

À partir du moment où ma mère est rentrée dans l'organisation1, elle n'en est plus jamais ressortie et elle a même réussi à convaincre Béatrice et mon grand-père de se convertir. Pour ma tante qualifiée de rebelle de la famille, son engagement dans la secte fut tout de même plus chaotique. Après y avoir adhéré, été baptisée, elle a été excommuniée2. Puis elle se repentait, revenait, et ainsi de suite. Elle piochait quelques règles ici et là. Mariée assez jeune avec un Anglais avec qui elle a eu deux filles, elle a connu les Témoins de Jéhovah en Angleterre. Elle a ensuite divorcé et eu trois enfants hors mariage dont un mort-né. Ma mère l'a toujours considérée comme le mouton noir. Quant à la conversion de mon grand-père, cela reste une des injustices soutenues par les Témoins de Jéhovah. Comment l'accepter tout en sachant qu'il avait été incestueux avec ses filles et violent avec son fils !

Ma mère s'est aussitôt montrée extrêmement zélée et elle est rapidement devenue Témoin. Plusieurs étapes sont nécessaires avant de se faire baptiser comme Témoin de Jéhovah. La première d'entre elles consiste à faire du porte à porte pour convaincre les gens d'adhérer à la secte et d'en faire des adeptes. Il y a un quota à remplir. Une fois ce quota atteint, il est nécessaire de se plier aux heures de prédications, parallèlement à une étude de la bible auprès d'un ancien3, une fois par semaine. Il faut aussi préparer des réunions et y participer. À l'issue de toutes ces étapes, on devient proclamateur4. Le discours tenu est toujours plus exigeant, culpabilisateur et presque menaçant : « C'est bien, tu es dans la vérité, mais tu dois faire plus et ne jamais douter. »

Mon père, Jean-Paul, appartenait à la même assemblée5 que ma mère. Trois fois par an, les assemblées se retrouvaient dans une salle d'exposition de la ville ou un stade pour tenir des assemblées de circonscriptions, et une fois par an se déroulait une assemblée de district. Des milliers de personnes sont réunies à cette occasion pour écouter tout au long de la journée les différents discours. Mes parents ont commencé à se fréquenter. Ils sortaient accompagnés d'un chaperon, surveillés, encadrés. Les contacts physiques étaient interdits évidemment, même se tenir par la main n’était pas autorisé. Ce sont des règles qui se sont assouplies aujourd'hui.

Lorsque mon père lui a fait sa demande en mariage, ma mère a attendu une semaine pour lui répondre. C'était vraisemblablement l'unique décision importante qu'elle a pu prendre seule pour la première fois, d'où ce délai de réflexion qu'elle s'est octroyé. Il lui fallait un homme qui remplisse le cahier des charges de l'organisation. Et puis surtout, du moins j'imagine, accepter le mariage, c'était consentir à des relations sexuelles après avoir été abusée par son père pendant toute son enfance. Or elle n'a pas eu recours à une quelconque aide psychologique pour l'aider à traverser cette épreuve et la « réparer ». Mon père m'a un jour expliqué que si elle avait refusé sa proposition de mariage, il avait de toute façon déjà une autre sœur6 en vue. Vrai ou faux, je l'ignore, mon père a toujours aimé blaguer. C'était même son mode de communication, des blagues et des jeux de mots en permanence. Il s'est toujours adressé à nous ainsi, ce qui m'a pesé à partir de l'adolescence.

Ils se sont mariés en août 1973. C'était une cérémonie assez simple, civilea priori, suivie d'une réunion chez les Témoins. Ma mère est rapidement tombée enceinte. Malgré la grossesse et la fatigue, elle a continué à sillonner les routes en 2CV pour aller prêcher et c'est ainsi que mon frère, Dimitri, est né prématurément le 8 novembre 1974. Une fois de plus, la secte l'avait emporté sur le bon sens.

Bien que mon père soit très pris par son travail de carrossier, il était tenu de s'acquitter d'un minimum d'heures de prédication dans le mois. Je me souviens l'avoir accompagné pour voir une sœur « refroidie »7 . J'avais éprouvé un sentiment de malaise à l'idée qu'un homme puisse rencontrer une femme seule, même sous prétexte d'une visite pastorale. Mais ce sont les principes de l’assemblée, les anciens et les Témoins de Jéhovah doivent faire beaucoup de visites pour regagner les hommes et les femmes ayant pris trop de distances vis-à-vis de la secte.A contrario, je n’avais pas trouvé choquant d’accompagner ma mère et un ancien de l’assemblée pour des heures de prédication un mercredi dans un petit village aux alentours de Béziers. Une fille de ma classe m’avait repérée à mon insu. Alors scolarisée en primaire, dès le lendemain, elle m’a demandé ce que je faisais avec mes parents la veille dans...