La sortie scolaire
Selma habite dans une haute maison pleine de fenêtres, comme dans la chanson qu’elle écoute à l’école. Pour monter chez elle, il faut emprunter l’ascenseur ou grimper cinq étages en reprenant son souffle sur les paliers. Elle trouve cela fatigant, Selma. Elle n’adore pas non plus être enfermée dans cette cabine sombre et étroite. Ça pue et c’est très moche. Les affreux graffitis sur les parois l’impressionnent, aussi, elle ne comprend pas pourquoi Aziz est mort de rire devant le gros zizi noir ! Mais qui peut dessiner aussi mal ?
Elle songe que ses tableaux à elle sont beaucoup plus jolis, d’ailleurs, elle n’a jamais fait de zizi, quelle idée !
Elle sait lire un peu, elle est au CP depuis quatre mois... mais que veut dire : « Nik ta mère, ou va te faire sucer ? » Parfois elle reste hypnotisée devant ces lettres mal écrites tout le long de la montée et sa maman la réprimande :
— Cesse de regarder ça, Selma !
Elle est la troisième de cinq enfants. Aziz, l’aîné, vient de fêter ses treize ans, puis vient Younès, âgé de dix ans, Selma, sept ans, Meriem la petite sœur de cinq ans et le bébé de quinze mois, Nassim. Une grande famille dans un logement assez étroit. Imène, la maman, ne se plaint jamais, même lorsque Amir, son mari avait dû les laisser pour aller quelques semaines au bled afin d’organiser les obsèques de son père.
L’appartement fleure bon les épices. Selma adore la cuisine de sa mère, parfumée, colorée et si délicieuse. La fillette est gourmande comme un petit chat, elle vient souvent traîner dans les parages pour quémander un biscuit ou même un légume à croquer.
Les enfants fréquentent l’école du quartier, Aziz est au collège, il se débrouille plutôt bien lorsqu’il daigne quitter le terrain de foot. Younès déteste les cours, il attend avec impatience chaque période de vacances pour courir rejoindre ses « potes ». Selma dépose toujours Meriem à la maternelle avant de rentrer dans sa classe.
Elle adore mademoiselle Roche, sa maîtresse. Tout d’abord, parce qu’elle est très jolie, puis aussi parce qu’elle a une voix douce lorsqu’elle chante ou raconte une histoire. La fillette s’imagine entendre les anges, elle regarde alors l’enseignante avec un sourire béat !
Elle n’aime pas beaucoup la récréation, les cris, les bousculades l’importunent et la terrorisent. Selma a peur de tout. C’est son problème. Un chien aboie de l’autre côté de la rue, elle se colle contre Imène. Ses frères se chamaillent, elle se cache sous son lit en pleurant. Cela inquiète terriblement sa mère. Quel avenir pour cet oisillon si fragile et si
émotif ?
Aujourd’hui Selma va à l’école accompagnée seulement de ses frères. Maman est obligée de rester à l’appartement, Meriem est malade. Aziz à sa gauche et Younès à sa droite, elle aimerait qu’ils lui donnent la main, mais ils ont râlé :
— Jamais de la vie ! Débrouille-toi ! Déjà, on t’escorte, te plains pas, pis t’es plus un bébé !
Selma est au bord des larmes, de plus, elle a aperçu un chat sur une barrière. Elle a tellement peur des animaux qu’elle passe devant l’animal, tête en bas, respiration retenue jusqu’à ce que le danger soit loin. Au niveau de la grande cour, Aziz lui donne une bourrade sur l’épaule :
— Bon, hop, grouille, tu traverses en courant !
— Maman a dit que tu dois me laisser devant la porte !
— Oh, ça va, tu es cap d’y aller seule, regarde, y’a des copains à toi, tu n’as qu’à les rejoindre.
— Oh, je ne les aime pas, eux, ils me tirent les cheveux et se moquent de moi !
À peine la phrase terminée, elle se retrouve au milieu d’une effervescence d’écoliers, les garnements ont disparu. Elle avance en observant le sol. Cailloux, elle marche, herbe, elle continue, à nouveau gravillons, elle approche, l’escalier, ouf ! Elle entend la voix d’Alice sa copine, elle sent une petite main dans la sienne. Elle respire et lève la tête. Mademoiselle Roche, Aurélie, lui adresse son plus radieux sourire.
Après le calcul et la lecture, la maîtresse annonce :
— J’ai une grande nouvelle, les enfants !
Dans quelques mois, en juin, nous allons partir en voyage. Nous monterons dans un bus, vos mamans auront préparé votre pique-nique et nous passerons une sublime journée à la ferme ! Nous nourrirons les poules, nous verrons des chèvres, des lapins et toutes sortes d’animaux. Ce sera un fabuleux voyage ! J’ai écrit des messages pour prévenir vos parents, n’oubliez pas de les donner dès ce soir, compris ?
— Oui, madame !
Les enfants applaudissent. Presque tous les enfants, à part Selma qui semble bouder.
— Selma, tu n’es pas contente d’aller une journée à la ferme ?
— Non.
La maîtresse s’approche :
— Et pourquoi ?
— J’ai peur des animaux.
— Tu ne risques rien, ils sont tous gentils !
— Oui, mais j’en ai peur…
— On en reparlera. Ce soir, reprenez votre lecture pour bien préparer les dix mots de la dictée. Et demain après-midi, on fera des crêpes ! Parce que demain, c’est mardi…
— Gras ! crie Zoé en rougissant.
— Y’aura du « Nutella » ? demande Kilian.
— Non, juste de la très bonne confiture et du sucre.
Exceptionnellement, elle rentre seule ce soir-là. Elle a songé à ce retour une bonne partie de la journée, la boule au ventre et toujours prête à pleurer. Alice l’a rassurée, comme toujours.
— Ce n’est pas si loin, Selma… Tu sors de la cour avec moi, ensuite je t’accompagne jusqu’au bout de la rue. Devant la maison rose, je pars d’un côté, ma maman m’attend à cet endroit, et toi, tu vas du côté des blocs… Tu passes entre les gros HLM avec des balcons bleus et tu traverses l’aire de jeu, et ça y est, tu prends l’ascenseur ! Tu vois, je t’ai bien écoutée, c’est fastoche !
— Oui… mais tu sais, les grands de la cité, ils me fichent la frousse exprès !
— Parce que ça les amuse de te faire pleurer, retiens-toi, serre les poings et fonce.
Essaie, ça marche !
— Moi je suis une trouillarde, pas toi !
Alice vient de la quitter, sa maman l’attendait exactement à l’endroit prévu. Selma tourne en direction des grandes bâtisses, elle devine au loin celle où vit sa famille. Une tour, géante, grise, sinistre et orpheline au milieu des autres blocs.
Elle arrive au niveau du bâtiment à balcons bleus, des femmes discutent devant l’entrée. Elles portent des djellabas sombres et ne remarquent pas la présence de la fillette, tant la conversation s’enflamme. L’aire de jeu est visible à présent. Selma s’arrête et observe les gamins qui braillent en tapant dans un ballon. Puis elle avance enfin, rassurée, Aziz lui fait de grands signes. Il interrompt son match pour s’approcher d’elle et lui confier que l’ascenseur est en panne.
La fillette renifle et entreprend la longue escalade des étages.
Premier étage, elle entend des cris chez les Dubroc, le bébé hurle et la maman aussi. Deuxième étage, ça sent la friture, Paloma cuisine sans doute ses délicieux beignets à la cannelle. Une porte s’ouvre dans un énorme fracas, Djamilla, du troisième étage descend l’escalier en beuglant dans son téléphone. Selma a juste le temps de se coller au mur avant que l’adolescente ne la bouscule.
— Bonjour, Selma, tu es toute seule, et Imène, elle n’est pas venue te chercher à l’école ? Mais pourquoi ? Et l’ascenseur encore en panne, pauvre petite ! Ça va ta maman ? Et le bébé ?
La gamine est abasourdie par le flot de questions qui lui tombe dessus, elle n’essaie pas de répondre, la femme se penche à la rambarde et hurle à sa fille en bas :
— Et ne tarde pas, hein, tu entends, Djamilla, tu rentres aussitôt après le cours de danse, c’est compris !
Quatrième étage, odeur de soupe et son d’un téléviseur. Sans doute la vieille Sarah, elle est sourde comme un pot,...