CHAPITRE I
Les deux hommes en costume
Chicago, décembre 1939.
Vingt-deux heures neuf. Deux paires de chaussures de ville masculines patientaient sur un trottoir enseveli sous un épais tapis de neige. Leurs propriétaires, deux hommes proches de la quarantaine, se tenaient côte à côte, tournés en direction d un bâtiment prestigieux. À leurs pieds, quelques mégots souillaient la couverture de glace virginale, un indice témoignant de leur longue présence dans cette rue dépeuplée. Un pied s impatienta. Il battit la mesure. Sans doute celle d une chanson entendue la veille dans un bar populaire du centre-ville. L un des hommes portait un costume gris, assez chic mais dépourvu de détails superflus, ainsi qu un long manteau brun en laine, des gants en cuir et un chapeau feutre havane cousu d un liseré de la même couleur, bien que plus clair pour distinguer les deux parties. Un ensemble tout à fait commun pour tout homme de cette époque où la convenance et l élégance primaient. L autre était vêtu d un costume trois pièces dans les tons bleu foncé. Sans pour autant être spécialiste, on pouvait identifier l estampille d une marque britannique reconnue pour son excellence et son savoir-faire incomparable. L homme portait des gants et un pardessus d hiver, couleur bleu marine. Il possédait aussi un couvre-chef, mais assorti à son costume et plus large que celui de son confrère. L impatience le gagna. Une envie subite de griller une cigarette le submergea. D un geste maîtrisé, il sortit un paquet de cigarettes de la poche intérieure de sa veste, réservée aux objets de première nécessité. Il était rouge et frappé d une tête de chat noir en figure de mascotte. Le signe probable d un mauvais présage pour prévenir ses consommateurs de son usage à sens unique. D un côté de la tête du félin, il était noté « Cork » et de l autre « Tipped ». Les cigarettes étaient sans filtre, mais leur bout était entouré d une fine bande de liège. Au centre, la mention « Craven A » était inscrite en lettres noires, et un peu plus bas, en lettres blanches, « Virginia Cigarettes ». Tout comme son costume, son paquet était originaire du pays de la Reine mère. Il extirpa une cigarette, la plaça entre ses lèvres fines et invita silencieusement son associé à partager sa douceur amère. Il échangea ensuite son paquet contre un Zippo métallique gravé des initiales « T. W. ». Il ôta le capuchon et activa la pierre du briquet en glissant son pouce sur la petite roulette. Une gerbe d étincelles, suivie d une flamme, jaillit du réservoir. Il l écrasa contre le bout du bâtonnet qui rougit à son baiser incendiaire, et tendit son briquet à son collègue. Une brise s éleva. L homme au costume gris approcha son visage de la flamme dansante dans le froid hivernal et l enveloppa de ses mains prenant la forme d une coupe pour la protéger du souffle du vent. Cigarettes allumées, ils se redressèrent et tirèrent en même temps une bouffée. L homme au costume bleu releva la manche de son manteau et dévoila le cadran d une montre en argent à son poignet : vingt-deux heures quatorze. Encore trop tôt. La trotteuse entama un nouveau tour. Ils continuèrent de se repaître de leur plaisir éphémère. Quand la fine aiguille atteignit le chiffre douze, l homme au costume gris donna un coup de coude à son voisin pour lui désigner le grand immeuble d en face. C était un hôtel, plus précisément un palace, dont les portes étaient férocement défendues par deux portiers. Le genre d établissement qui vous offrait tout ce dont vous rêviez, même si le soleil était couché. D énormes lettres lumineuses rouges rayonnaient sur le toit pour composer les mots : « Congress Hotel ».
Les deux hommes en uniforme hôtelier quittèrent leur poste et se retirèrent à l intérieur du palace. Un signal à destination des deux complices. Ceux-ci s élancèrent d un même pas et marchèrent à un rythme soutenu. Au bord de la chaussée, l homme au costume gris agrippa l avant-bras de son collègue pour l empêcher de traverser. Ce dernier lui jeta un regard interrogateur. D un hochement de tête, l autre lui indiqua le feu tricolore autorisant les voitures à circuler. La voie pourtant dégagée, l homme au costume bleu, docile, se ravisa et patienta avec son collègue. Ils jouissaient de leurs sucettes d hommes mûrs. Une seule voiture était passée sous leurs yeux rivés sur le dispositif lumineux. C est seulement après son passage que le feu permit enfin leur traversée. Ils rejoignirent sans tarder le trottoir d en face. À deux pas de l entrée principale, ils jetèrent leurs mégots et poussèrent les grandes portes battantes du luxueux bâtiment.
Une fois à l intérieur, ils s immobilisèrent. Ils observèrent le grand hall, appréciant sa chaleur réconfortante. Des lustres dorés faisaient ressortir les peintures des arches et les veines des murs en marbre. Le mobilier coûteux était de bon goût, les objets décoratifs l étaient tout autant. Un style volontairement pompeux, au vu de l atmosphère élitiste que l hôtel revendiquait. Le personnel et la clientèle opulente allaient et venaient dans une euphorie conventionnelle. Des embrassades et de grands sourires feints s échangeaient comme dans une réaction en chaîne. Dès que l on croisait un congénère fortuné, on le saluait, même si on le désapprouvait. Un savoir-vivre non négociable, si vous souhaitiez que votre réputation ne termine pas sa trajectoire comme la courbe du krach de 1929.
Tout se passa très vite. En un éclair, le tandem traversa la grande salle pour gagner les ascenseurs. Les portiers aperçus plus tôt s éclipsèrent par une porte de service. Au même moment, le réceptionniste de jour passa le relais à son collègue de nuit. Les deux hommes en costume déjouèrent leur vigilance, se payant même le luxe de défiler devant un agent de sécurité, dont l attention fut détournée par un paquet de cigarettes glissant à ses pieds, qu il ramassa pour sa prochaine pause. Ils atteignirent leur objectif avec un air d indifférence et appelèrent un ascenseur. Unding ! retentit. Les portes s ouvrirent, ils entrèrent. L homme au costume gris appuya sans hésitation sur le bouton du onzième étage, l appareil initia son ascension. Une douce musique jazzy, instrumentale, avait envahi le petit espace. Les deux hommes fixèrent les portes closes de la boîte de métal. Le plus nerveux d entre eux, l homme au costume bleu, tapota convulsivement de son index contre ses mains jointes. Soudain, l ascenseur s arrêta brusquement. Au cinquième étage, un jeune groom chargé de bagages apparut derrière les portes automatiques. Il salua respectueusement les usagers, entra et leur tourna le dos. Les passagers clandestins se jetèrent un regard entendu, puis les portes se refermèrent.
Au onzième étage, les portes s ouvrirent de nouveau. Mais il ne restait plus que deux voyageurs dans l habitacle. Le groom avait apparemment disparu sans laisser de trace L homme au costume gris quitta l ascenseur. Celui en bleu l imita, mais se figea lorsqu un bras glissa avec paresse du plafond de la cabine pour venir chatouiller son nez sensible. Avec une grande aisance, il attrapa le membre inanimé, le remit précautionneusement à sa place le long du corps du groom et suivit les pas hâtifs de son collègue. Ils enchaînèrent plusieurs couloirs au sol revêtu d une moquette bleue qui assourdissait chacun de leurs pas déterminés. Ils ne rencontrèrent aucun client ni employé sur leur chemin jusqu à la prochaine intersection. Le grincement des roues d un chariot de linge, poussé par une femme de chambre, aiguillonna leurs oreilles vigilantes. Sans se concerter, ils se séparèrent et se plaquèrent simultanément contre un mur adjacent. L employée surmenée traversa le couloir sans les voir. Ils attendirent sagement sa retraite définitive avant de poursuivre leur progression. Vingt-deux heures vingt-six. Faute impardonnable. Ils venaient de perdre une minute sur leur programme. Il fallait maintenant rattraper...