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ROYAUME DU SUD
an 1216
Sélectionné pour la première épreuve des jeux, je me sens prêt à éblouir le cœur de ma maîtresse à travers les acclamations du public euphorique. Je vais lui prouver la légitimité de sa confiance, lui offrir les lauriers de l’honneur grâce à ma première performance de la journée. Lire la fierté dans ses yeux sera ma récompense. Le soleil brûle le sable de l’arène, comme il va brûler ma peau, notre peau. Mes douze adversaires se concentrent à mes côtés. Mains liées derrière le dos, trottinant sur place, nous nous préparons mentalement et physiquement à cette étape de course intensive. Leurs jambes élancées et robustes les aideront sans doute à échapper plus aisément aux rhinocéros, mais ma petite taille sera indéniablement ma force. Elle l’est toujours. L’espoir m’habite, je ne serai pas perdant. Je connais mes capacités. Comme à l’accoutumée, mon entraînement portera ses fruits. Je récupèrerai les quinze drapeaux et franchirai en premier la ligne d’arrivée avec mes trophées de tissu sous le bras. Mon énergie déployée vaudra une nouvelle fois à l’établissement réputé, que je représente, trois inestimables points. Je le sens. La confiance accroîtra ma rapidité, guidera mes pas, enthousiasmera mon esprit. Si certains se contentent de terminer deuxièmes ou troisièmes et de ne récolter que deux ou un seul point, j’aspire personnellement au meilleur. Je veux que l’équipe de ma belle patronne remporte la médaille d’or, agrémentée de la somme d’argent la plus élevée possible, à la chute du jour.
La douzaine de piliers nécessaires à la partie sortent actuellement du sol. J’entends les engrenages rouillés couiner dans les entrailles du bâtiment et les femmes, nichées sur les gradins, hurler leur impatience. La mienne croît également. Les meneuses de cérémonie accrochent les étendards de chacune des maisons au sommet des poteaux de bois. Pour l’heure, je savoure l’instant, ma position, ma chance. Grâce à mes aptitudes physiques, je ne suis pas un serf ordinaire, pitoyable, larmoyant, assigné à de basses besognes ingrates. Je grossis les rangs de la classe des esclaves S — sportifs sélectionnés et entraînés dans le but de briller pour la gloire et la richesse de nos dames, leur entreprise, leur renom — et compte bien y demeurer pour l’amour de la mienne. Mon existence aurait-elle un sens sans cet objectif ? Privé de cette formidable lumière, l’avenir ne m’inspirerait guère et si les jeux s’avèrent dangereux, ils offrent des instants de vie que je chéris dans une gratitude infinie.
La grille de la prison provisoire des candidats s’ouvre. L’adrénaline se répand dans mes veines. Source de motivation inépuisable, notre sortie se fait sous les claquements de fouet des gardiennes responsables des transferts. Les spectatrices aiment visiblement nous contempler parader. La nudité masculine ne cesse de les émoustiller. Une vague de clameur nous accueille. Nous sommes temporairement les objets de leur attention, de leur désir et peut-être, dans un futur proche, de leurs rires, moqueries, injures et colère. Qu’importe leur courroux, je crains davantage celui de ma supérieure. Du haut de son piédestal, réservé aux détentrices des esclaves S, je sais qu’elle me regarde exécuter mon tour de piste au petit trop. Elle m’admire. Je sens ses souhaits de victoire peser sur mes épaules. Décevoir ses attentes m’est impossible.
Les secondes s’enfuient. Le moment de rentrer dans le vif du sujet se présente enfin. Pour mon immense satisfaction, quelques rivaux, disposés près de moi sur une ligne blanche tracée au sol à l’une des extrémités de l’arène ovale, sont déjà essoufflés par l’infime effort auquel nous venons d’être soumis. Face à leur inexpérience, l’entrevue du succès me charme. J’ignore cependant la raison pour laquelle notre grande ville portuaire, Falasiel, permet régulièrement aux pauvres industries amatrices, qui en expriment la demande, de déverser leurs minables novices dans la cour des grands. Je ne m’en plains toutefois aucunement. Ces hommes envoyés par essai, curiosité, folie ou manque d’argent représentent des obstacles facilement éliminables.
Une fois mes poignets délestés de leur chaîne, j’étire brièvement mes bras engourdis à l’instar des autres participants. Une minute plus tard, le son singulier de la corne à vent annonce le début du divertissement. Déterminé, je m’élance à la conquête des minuscules étendards. Un nuage de poussière s’élève dans mon sillage. Après quelques enjambées seulement, la barrière située à l’autre bout de l’enceinte du monument est hissée. Le postérieur transpercé par des lances acérées tenues par des dresseuses d’animaux, cinq énormes rhinocéros fraîchement mutilés s’élancent vers nous, les athlètes, de risibles proies comparées à leur imposante carrure, puissance, impétuosité. Anticipant la direction de l’un de ces herbivores fonçant dans ma direction, je parviens à esquiver sa charge aveugle, mais l’action m’éloigne malencontreusement de la cible la plus proche. Le danger passé, je poursuis ma destination aléatoire entre les piquets, guidé par le cheminement de mes redoutables ennemis sur pattes. L’un des concurrents n’a pas la même aubaine. Sa rencontre avec la première bête croisant sa route le propulse violemment dans les airs. Son spectaculaire vol plané a le don de déchaîner les foules. Le malheureux retombe finalement sur la tête et son innocente meurtrière vient l’achever avec le poids de sa lourde carcasse en mouvement. Le public tressaille de bonheur.
La distraction fait son effet. L’engouement des femmes aux chevelures d’or ne s’amenuise pas. Leurs cris barbares résonnent dans l’air sec ambiant. Concentré dans ma mission, je cours aussi vite que me le permet mon corps. Trois drapeaux me tiennent encore éloigné de la réussite. Sans avoir le temps de dénombrer les gains des autres joueurs, je m’affole néanmoins en apercevant l’un d’entre eux. Ayant manifestement accumulé une certaine quantité de trésors sous ses aisselles, il représente un danger potentiel à rapidement devancer. Les détours opérés pour échapper aux mammifères destructeurs me font perdre de précieuses minutes. Je ne dois pas faillir. Il me faut prendre des risques. L’image du visage de ma propriétaire frappe soudainement mon esprit. Obnubilé par le besoin de la satisfaire, je me lance dangereusement vers les dernières clés du triomphe.
Accaparé par mon ultime prise, mon attention se relâche. Je ne vois pas la menace. Sans crier gare, elle me percute de plein fouet dans le dos. Je sens la robustesse de sa corne me broyer l’échine. Un râle de douleur s’échappe de ma gorge déployée lorsque je m’écroule, visage contre terre, tandis que l’ensemble des fanions récoltés se déverse autour de ma personne. Les applaudissements de l’avide assemblée, les rires, les grimaces, les gestes des créatures assoiffées de violence, installées sur leurs sièges de roche, se figent dans le temps. Impuissant, j’assiste à ma chute, mon trépas. Avant le retour prévisible du rhinocéros, j’essaie vainement de me relever. La souffrance paralyse mes membres contusionnés. À peine ai-je le temps de réaliser, avec soulagement, que la grosse masse a continué son chemin sans se préoccuper de mon sort, qu’une autre vient terminer son travail.
Je ne sens plus rien, ne suis plus rien. Mon dernier souffle de vie expire. Je ne vois que le sourire de ma maîtresse s’évanouissant progressivement à la vision de mon sang.
***
À la vue de la mise à mort accidentelle de son esclave S, Syrasiel détourne promptement le regard. La mauvaise tournure empruntée par le commencement de la compétition l’agace sérieusement. Perdre la face si près du but lui est intolérable, à l’heure où chaque point compte. Le droit de se préinscrire à la compétition annuelle organisée par la cité royale, à l’aube de la saison chaude, risque d’être compromis à cause d’un incompétent...