: Patrice Martinez
: La Reine Mellifère
: Books on Demand
: 9782322545018
: 1
: CHF 4.40
:
: Krimis, Thriller, Spionage
: French
: 298
: kein Kopierschutz
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Parmi les astres peuplant la galaxie, il en est un qui demeure singulier, car il fait partie de la famille des naines blanches. A l'instar de ses semblables, l'étoile Ari est vouée à expirer, tant le facteur de ce déclin est lié à son inévitable épuisement énergétique. Inexorablement, cet astre bleuté et son unique satellite sont condamnés à péricliter, alors qu'une vie humaine subsiste sur cette terre aride assujettie à son étoile agonisante, à l'appauvrissement de ses sols et à une pluviométrie moribonde. Avant-gardiste, séditieuse, empreinte d'une volonté farouche d'émancipation, Isabeau est contrainte par l'échevin à nettoyer les toilettes fastueuses de l'élite d'une petite bourgade du planétoïde Tartare... A l'avant-garde du Féminisme, la jeune lavandière ne se laisse pourtant point défaillir, face à cette injustice qu'elle proclame haut et fort devant le faciès de l'échevin Agylus et du sournois prêtre Drogon. Néanmoins le destin va précipiter Isabeau sur les chemins abrupts de la fourberie, incarnée sous la forme crapuleuse de son oncle Rodéric, sans compter que de génération en génération, le devenir du genre humain semble compromis, remettant la cause de cette meurtrissure atavique à l'inexorable dépérissement du soleil Ari... Qu'adviendra-t-il du destin de la jouvencelle Isabeau et de l'avenir de la race humaine ? soumis au terrible déclin d'une planète asservie à son étoile, son énergie s'étiolant au fil du temps...

Puisant son inspiration au sein de l'univers fantastique, médiéval et de l'Heroic fantasy, Patrice Martinez nous plonge dans un thriller médiéval étrange, captivant et lugubre... Une sombre dystopie qui vous prend aux entrailles.

2


Ganelon foulait le pavé d’un pas indolent, esquivant le mouvement brusque du flot de passants… alors qu’Isabeau talonnait la coiffe dujovencelin – sitôt avec l’apathie d’une fourmi en quête de pitance, parfois à foulées prestes sur les traces de ses petons, ravinés à arpenter nu-pieds les terres de la bastide. Il n’était qu’un roturier, un petit margoulin vendeur de sabots et de brodequins bas de prix, le plus mal chaussé de la commune. Elle finit par le rejoindre au cours d’un lacet que prenait la venelle, dépassant une grosse dame aux bajoues rosacées, oppressée par la chaussée trop pentue que son corps bedonnant affrontait d’une ardeur enfiévrée.

Il pivota du chef, sachant qu’elle le suivait, mais ne ralentit pas ses enjambées pour autant.

— Hé, attends-moi ! et finit par se retrouver à son flanc, le front se haussant vers sa bobine bourgeonnée, mais non dénuée d’un certain charme. Que vont-ils faire de l’enfançon ? demanda-t-elle, d’un timbre haletant.

— Depuis le temps, comment se fait-il que tu ne connaisses point la réponse ? De plus j’ai pour ordre de ne pasjaboter en ta compagnie, rajouta-t-il en accélérant d’un pas décidé…

Ils arpentèrent la ruelle crasseuse, l’une des plus mal famées du bourg ; les chaumières vétustes se succédaient dans une enfilade de façades sales, grisâtres et austères, quelques-unes disposant d’un encorbellement (à l’origine une façade de belle facture), mais à présent subissant les contraintes de l’âge et le désintéressement des propriétaires, plutôt à l’affût de locataires oublieux de respecter leur contrat de louage, que d’entretenir les bâtisses dans un état de délabrement avancé…

Une femme apparut au rebord d’une fenêtre ; elle pencha le buste, révélant un corsage ouvert au vent, et versa le contenu de sa cuvette infâme sur le caniveau, manquant d’éclabousser les deux jouvenceaux. Ils continuèrent leur chemin alors qu’une bise sournoise glissait tout du long de la ruelle, léchant les austères façades.

— Le mouflet sera promis à une mère infortunée, fit-il d’un ton glaçant ; un marmouset est toujours le bienvenu pour les travaux des champs et couper du bois… alors qu’unejouvencelle ne sert qu’à perdre les eaux lors de l’accouchement et qu’elle ne peut qu’engendrer des mâles en ces temps si difficiles…

Le visage d’Isabeau s’empourpra d’une sourde colère. Elle tendit le bras et lui envoya une taloche mémorable. Il interrompit soudainement son allure à l’orée d’un embranchement. Du haut de sa toise, il lui jeta un regard froid, la joue rosacée marquée de l’ignoble camouflet, puis reprit son cheminement comme si de rien n’était… Il prit la voie de destre. Elle le suivit comme un petit chien perdu…

— Désolée… Mais avoue que tu l’as bien cherché. Je souhaitais juste babiller quelques mots en ta compagnie… Qu’une âme puisse entendre ma voix et saisir mon profond désarroi, tant je suis esseulée… Je vis journellement un éprouvant ostracisme, et tout cela parce que ma vision de la vie ne correspond pas au plus grand nombre de bouseux que cette contrée a accouché de sesentraignes, confia-t-elle au jouvenceau d’une âme défaite.

Il s’immobilisa à la façade d’une ancienne échoppe de friperies, à présent close.

— Je comprends ton désarroi, affirma-t-il. Il en est de même pour moi : je m’enquiers sur les agissements du maire et de quelques nantis à conduire la bourgade d’une main de fer, afin de saisir leur comportement de nanti, puis fustigeant les ordres de la magistrature de notre bourg, tant mon manque de maturité se drape inéluctablement d’un sombre linceul d’ignorance, car la complexité de la vie bourgeoise est impénétrable à l’ego dujouvenceau. Nos élus ont forcément l’esprit de sagesse à administrer durablement notre communauté en proie à l’ignorance, à la faim, à l’aridité de la terre et à l’indigence dans les chaumières, et tout ça parce que notre soleil Ari éprouve les dernières cités de Tartare et que les mères du village n’engendrent, hélas, que desmignards

— Et comme par le fait du hasard, elles ne peuvent engendrer que des mâles… s’enquit-elle d’un ton mordant.

Il tourna la tête des deux côtés de la venelle ; en dormance, une frayeur soudaine s’éveilla en lui et mis à jour son sens du discernement…

— Chuuut ! fit-il tout bas. Ici, les murs ont des oreilles. Viens chez moi, mais tais-toi et prends tes distances, et lorsque j’aurai pénétré sous mon toit, patiente encore quelques secondes : je te ferai signe d’entrée par le portillon d’à-côté, une glycine recouvre la chaumière d’une coiffe de ramures enchevêtrées.

La demeure sentait la poussière et le renfermé ; un petit logis tout juste apte à faire le bouillon. Sur un coin de la pièce deux paillasses s’accolaient, et sur l’autre, tout un tas de sabots, de chausses et de brodequins formaient un monticule hétéroclite ; elle découvrit même une paire de poulaines émergeant du tas de chausses, leur pointe se courbant vers le plafond à l’appel de l’éventuel petit propriétaire bourgeois désirant poindre son niveau social aux yeux des roturiers. Des lames de toiles d’araignée pendouillaient des poutres, un moucheron s’y débattait, pris au piège malgré la fragile tenure soyeuse arrimée dans un enclavement du plafond.

— Ça te dit une infusion de mûres ? dit-il en se dirigeant vers l’âtre, dont le mur en torchis sefardaillait d’un noir charbonneux.

Il prit un petit chaudron, y versa de l’eau et mit tout ça sur la crémaillère. D’un coup de silex sur le briquet, une étincelle vint à la vie et fusa vers le foyer emplit de brindilles de bois.

Elle dépassa la toile d’araignée empoussiérée ; l’arachnide jeta son dévolu sur le pauvre diptère, qu’elle enroula d’une infinie application dans son piège grisé et poussiéreux. Isabeau fouilla du regard le minuscule habitat de torchis et moellons disparates.

— Tu vis seul ?

— Non. Je loge chez mon oncle. En cette époque de l’année, il travaille sur l’un des champs de phacélie. Il ne devrait pas tarder à rentrer.

D’un naturel méfiant, elle faillit prendre la poudre d’escampette à l’arrivée soudaine du frère de son père.

Que nenni, ne pars pas, dit-il en la retenant d’un bras fluet, le regard déployant un intense éclat d’un bleu métallisé. Je connais mon oncle, il n’est pas le genre d’homme à moucharder sur le dos du voisin… puis sourit, mettant à jour une dentition gâtée.

L’eau commença à frémir, alors qu’ils tentaient de s’ouvrir l’un à l’autre.

— Les gens disent que tu ressasses des idées néfastes contre la communauté, et que c’est pour cette raison que tu es condamnée à frotter les braies et les culottes des villageois, tout comme le sort de Marguerin et Hersende…

Elle le regarda hausser le chaudron et verser l’infusion qu’il avait préparée dans les deux bols en bois ; ses doigts tremblaient en déversant la décoction, un filet de vapeurdanselait9 sur sa face qui rougeoyait par la touffeur de la buée, à moins que ce ne soit dû à un intense penchant émotionnel.

— Que de sottises ! s’exclama-t-elle d’un ton rude. Le sénéchal me courait après : sa troisième jambe frétillait rien qu’à la vue de ma silhouette rondelette. C’est un goret replet qui s’enfournerait bien une jeune truie, s’il le pouvait…

Ils rirent de bon cœur.

— Après tout, il est étrange que les mères ne puissent accoucher que des mâles. Cela remonte à si lointain, que nous ayons toujours connu les fêtes de printemps honorer la venue au monde d’un nourrisson, engendré par la reine des bourdons…

—… Et que le récipiendaire de cet heureux événement soit...