: Anatole France
: Les Dieux ont soif
: Books on Demand
: 9782322270477
: 1
: CHF 3.50
:
: Historische Romane und Erzählungen
: French
: 294
: Wasserzeichen
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: ePUB
Évariste Gamelin, peintre raté, devient un juré du Tribunal révolutionnaire, condamnant à mort avec indifférence. Il sera victime lui aussi de cette logique terroriste. À côté de ce jeu du pouvoir et de la mort, la vie et la nature poursuivent leur cycle, incarné par la maîtresse de Gamelin, Élodie.

Anatole France, pour l'état civil François Anatole Thibault, né le 16 avril 1844 à Paris et mort le 12 octobre 1924 à Saint-Cyr-sur-Loire, est un écrivain français.

III

Dans l’après-midi du même jour, Évariste se rendit chez le citoyen Jean Blaise, marchand d’estampes, qui vendait aussi des boites, des cartonnages et toutes sortes de jeux, rue Honoré, vis-à-vis de l’Oratoire, proche les Messageries, à l’Amour peintre. Le magasin s’ouvrait au rez-de-chaussée d’une maison vieille de soixante ans, par une baie dont la voûte portait à sa clef un mascaron cornu. Le cintre de cette baie était rempli par une peinture à l’huile représentant « le Sicilien ou l’Amour peintre », d’après une composition de Boucher, que le père de Jean Blaise avait fait poser en 1770 et qu’effaçaient depuis lors le soleil et la pluie. De chaque côté de la porte, une baie semblable,avec une tête de nymphe en clef de voûte, garnie de vitres aussi grandes qu’il s’en était pu trouver, offrait aux regards les estampes à la mode et les dernières nouveautés de la gravure en couleurs. On y voyait, ce jour-là, des scènes galantes traitées avec une grâce un peu sèche par Boilly,Leçons d’amour conjugal etDouces résistances, dont se scandalisaient les Jacobins et que les purs dénonçaient à la Société des arts ; laPromenade publique de Debucourt avec un petit-maître en culotte serin, étalé sur trois chaises, des chevaux du jeune Carle Vernet, des aérostats, leBain de Virginie et des figures d’après l’antique.

Parmi les citoyens dont le flot coulait devant le magasin, c’étaient les plus déguenillés qui s’arrêtaient le plus longtemps devant les deux belles vitrines, prompts à se distraire, avides d’images et jaloux de prendre, du moins par les yeux, leur part des biens de ce monde ; ils admiraient bouche béante, tandis que les aristocrates donnaient un coup d’œil, fronçaient le sourcil et passaient.

Du plus loin qu’il put l’apercevoir, Évariste leva ses regards vers une des fenêtres qui s’ouvraient au-dessus du magasin, celle de gauche, où il y avait un pot d’œillets rouges derrière le balcon de fer à coquille. Cettefenêtre éclairait la chambre d’Élodie, fille de Jean Blaise. Le marchand d’estampes habitait avec son unique enfant le premier étage de la maison.

Évariste, s’étant arrêté un moment, comme pour prendre haleine devant l’Amour peintre, tourna le bec-de-cane. Il trouva la citoyenne Élodie qui, ayant vendu des gravures, deux compositions de Fragonard fils et de Na