Chapitre 2 : Quand la justice vichyssoise devient gaulliste.
Jeudi 14 septembre, après avoir passé une nuit agitée, je suis plutôt remonté, en me rendant sur l’Île de la Cité au Palais de justice. Sur place, je distingue mon père assis sur un banc, avec un homme en robe noire que je présume être son avocat. Mon père au visage d'une grande pâleur montre des signes de fatigue. Un gardien de la paix, cherche à s’opposer quand je veux l’embrasser. Je lui éructe dessus :
- Fixe ! Capitaine Fixin Malet de la DGSS ! L’homme se fige comme pétrifié. Puis j’enchaîne, Veuillez m’indiquer où se trouve le bureau du juge Bascou ?
- C’est la deuxième porte à droite mon capitaine ! le gardien toujours en position de garde à vous, semble trembler légèrement.
- Très bien veuillez rester ici à ma disposition, je pourrais avoir besoin de vous !
- Bien mon capitaine !
Maître Dupont suit la scène avec étonnement. Je frappe ensuite à la porte du juge et sans en attendre sa réponse, pénètre dans le bureau. Le magistrat, la quarantaine, le teint terreux, lève la tête de ses papiers :
- Je n’ai pas souvenir de vous avoir dit d’entrer ! je lui réponds sur le même ton.
- Puisque vous m’inviter à m’asseoir je le fais ! le ton monte
- Écoutez capitaine je n’aime pas du tout vos manières, je vais en en référer à vos supérieurs ! je lui joue la force tranquille.
- Le téléphone est près de vous ! Demandez au standard de faire le numéro de la DGSS puis de vous brancher sur le poste 456, vous serez en contact avec le Colonel Rémy ! il semble se radoucir.
- Mais enfin que voulez-vous ?
- Vous vous apprêtez à recevoir Monsieur François Malet pour quelle raison ?
- Je ne suis pas censé vous répondre pour cause du secret d’instruction, néanmoins, je vais le faire ! J’entends Monsieur Malet aujourd’hui, dans le cadre d’une instruction pour collaboration avec l’ennemi !
- Ah oui ! Son activité pendant quatre ans, a consisté à entretenir des véhicules de l’armée allemande ! Pensez-vous qu’il avait vraiment le choix ?
- Je ne sais pas ! L’instruction va pouvoir m’éclairer ! À cet instant j’ouvre mon cartable et sort le dossier le concernant.
- Je vois qu’en début d’année, vous avez fait arrêter des résistants de la France Libre ! Une question me brûle les lèvres ! Aviez-vous le choix ? il s’emporte de nouveau.
- Mais enfin il s’agissait de terrori… ! puis se rendant compte de sa bévue il se tait.
- Je n’ai pas bien compris la fin de votre phrase… ! Vous parliez de terroristes ?
- Je n’ai fait que mon devoir !
- Si je comprends bien votre devoir à l’époque, c’était de travailler pour le gouvernement de Vichy et aujourd’hui ?
- Comme la plupart de mes collègues, j’ai la confiance du général De Gaulle ! il me tend la perche que j’attendais.
- Ah oui « le Général » ! Effectivement, je pourrais lui en toucher un mot ! il s’esclaffe de rire.
- Celle-là ! personne ne me l’a jamais faite !
Je sors calmement de ma vareuse, la photo me représentant avec le général lors de ma remise de décoration à Londres(voir « La grande invasion »).
- Oui et alors, que cherchez-vous à prouver ?
- Retournez la photo !
Il découvre l’inscription faite de la main du général « Au capitaine Fixin, un officier de toute confiance, signé Charles de Gaulle le 20 février 1943 ». Je devine à son visage, que le doute s’installe dans sa tête. Il demande à son greffier de sortir un instant.
- Bon, je vais instruire rapidement le dossier et je vous tiens au courant ! Avant de partir, je remets une deuxième couche.
- Je ne voudrais pas que cette histoire somme toute bénigne, entache votre carrière ! Vous devriez en parler à Monsieur le Procureur, je pense que nous disposons également d’un dossier sur lui !
En sortant, guilleret, je parle en premier lieu au gardien de la paix : « Gardien merci pour votre collaboration ! » J’adresse un clin d’œil à mon père et me tournant vers l’avocat, je lui lance : « Vous pouvez y aller maître, j’ai préparé le terrain, la place est chaude ! »
Certes avec le recul, je ne suis pas spécialement fier de ma tirade, toutefois les événements guident mes actes, « à la guerre comme à la guerre ». Lorsque je vois qu’aujourd’hui René Hardy, officie comme chef de cabinet d’Henry Fresnay, je me dis que l’on vit décidément une drôle d’époque.
Il est midi, je retrouve Raymond Landrieux, à notre brasserie habituelle :
- Ah Pierre, où étais-tu ce matin ? Je t’ai cherché !
- Oh, j’avais juste un petit problème à régler ! Tu avais besoin de quelque chose ?
Le serveur arrive et nous propose le plat du jour, un petit salé aux lentilles. Nous sortons nos tickets d’alimentation toujours en vogue, sans savoir s’il s’agit de vrais ou de faux, et nous lui demandons d’ajouter deux bières :
- Je sais que tu as rencontré « Rémy » avant-hier, comment l’astu trouvé ? je me pose un instant pour lui répondre.
- Bizarre, presque absent ! Comme s’il n'attendait qu’une seule chose, être muté prochainement !
- De mon côté je ne fais que le croiser, mais nous sommes loin de l’ambiance de Londres ! la DGSS n’est pas le BCRA, ici tout le monde se méfie de tout le monde !
- À propos as-tu des nouvelles de « Passy » ?
- Je viens de lui faire débloquer des fonds pour un voyage aux États-Unis ! André Manuel, lui est à Londres ! Je suppose que c’est pour liquider les bureaux de Duke Street ! je rigole un instant.
- Ah oui, il ne faudrait pas que les anglais y trouvent des choses compromettantes ! Keep your secrets secret ! (« Gardez vos secrets secrets, »slogan des services secrets britanniques).
- Bah, « Manuel » avait pris ses précautions en laissant sur place « Drouot », Jean et Jacqueline Martin ! je retrouve le sourire.
- Ah c’est fait ! Les deux tourtereaux sont mariés ! (Voir La grande invasion).
- Oui la semaine dernière, avec pour témoins Georges Lecot (Drouot) et Passy !(Historique).
Vendredi 15 septembre, je reçois un appel de maître Dupont :
- Bonne nouvelle capitaine, votre père vient de bénéficier d’un non-lieu ! Sa levée d’écrou est prévue pour lundi !
- Parfait maître, merci pour votre efficacité !
- Je n’ai pas eu grand-chose à faire ! Je me demande comment avez-vous réussi à convaincre le juge Bascou, d’annuler la procédure ?
- Pour certaines questions, il vaut mieux ne pas connaître les vraies raisons des réponses ! Merci encore maître !
Le soir au pavillon de Colombes, l’ambiance est un peu plus festive que ses dernières 72 heures, Maman Greta se montre particulièrement soulagée et ma sœur Jacqueline donne l’impression de retrouver « le héros » qu’elle a toujours eu dans son cœur. Seule la petite Marie, en l’absence de sa maman, ne comprend pas l’importance de la situation.
Je profite du week-end, pour me mettre sérieusement à la recherche d’un appartement. J’ai beau bénéficier d’une position privilégiée à la DGSS, les passe-droits ne sont pas toujours d’actualité. Je suis célibataire et je peux jouir d’une chambre à temps complet, à l’Hôtel la Pérouse. Les bombardements, n’ont pas arrangé le parc immobilier, les logements libres ne sont pas légion, bref, je ne suis pas prioritaire.
Je réussis néanmoins à dénicher un petit trois pièces, rue Henri Barbusse, dans un quartier...