– Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ma femme donne un bal dimanche dans vingt jours, venez-y, monsieur ? Faites-nous l’honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à l’avance.
– Eh ! bien, oui, dit Vauquelin.
– Mon cœur se gonfle de plaisir, s’écria le parfumeur dans la rue. Il viendra chez moi. J’ai peur d’avoir oublié ce qu’il a dit sur les cheveux, tu t’en souviens, Popinot ?
– Oui, monsieur, et dans vingt ans je m’en souviendrais encore.
– Ce grand homme ! quel regard et quelle pénétration ! dit Birotteau. Ah ! il n’en a fait ni une ni deux, du premier coup, il a deviné nos pensées, et nous a donné les moyens d’abattre l’huile de Macassar. Ah ! rien ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, tu mens ! Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la fabrique, les noisettes viendront et nous ferons de l’huile, car il a beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait. S’il n’entrait pas dans notre huile un peu de noisette et de parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre francs les quatre onces !
– Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour…
– Pour le commerce, n’est-ce pas, mon enfant ?
L’air triomphant de César Birotteau, sur d’une fortune, fut remarqué par ses commis qui se firent des signes entre eux, car la courseen fiacre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés dans les romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d’Anselme trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d’œil plein d’espérance que Popinot jeta par deux fois à Césarine annonçaient quelque évènement grave et confirmaient les conjectures des commis. Dans cette vie occupée et quasi claustrale, les plus petits accidents prenaient l’intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison. L’attitude de madame César, qui répondait aux regards olympiens de son mari par des airs de doute, accusait une nouvelle entreprise, car en temps ordinaire madame César aurait été contente, elle que les succès du détail rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la journée se montait à six mille francs : on était venu payer quelques mémoires arriérés.
La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, et séparée de la salle à manger par un couloir où dé