CHAPITRE II.
Madame Général.
Il devient indispensable de présenter au lecteur la dame accomplie qui occupait, dans la suite de la famille Dorrit, une position assez importante pour qu’on crût devoir inscrire son nom dans le livre des voyageurs.
Mme Général était la fille d’un dignitaire clérical d’une ville de cathédrale, où elle avait donné le ton jusqu’à l’époque où elle fut aussi près de sa quarante-cinquième année qu’il est possible à nos demoiselles de l’être. Un intendant militaire de soixante ans, bien roide, et d’une sévérité proverbiale dans l’armée, s’étant amouraché de la gravité avec laquelle cette demoiselle conduisait, à grandes guides, les convenances, à travers le dédale de la société provinciale, avait brigué, un peu tard, l’honneur de prendre place à côté d’elle sur le siège du froid équipage de cérémonie dont elle menait si bien l’attelage compliqué. Sa demande en mariage ayant été acceptée, l’intendant militaire s’était installé derrière les convenances avec beaucoup de décorum, et Mme Général avait continué à conduire ses quatre coursiers jusqu’à la mort de l’intendant. Durant ce voyage conjugal, le vieux couple avait écrasé plusieurs maladroits qui leur avaient barré le chemin sur la route des convenances ; mais ils l’avaient toujours fait sans violer les règles de l’étiquette, et avec un sang-froid imperturbable.
L’intendant ayant été enseveli avec tous les honneurs dus à son rang, l’attelage tout entier des convenances… cela va sans dire… fut chargé de traîner à quatre le corbillard, dont chaque cheval portait des plumes noires et des housses de velours noir. Mme Général eut ensuite la curiosité de demander combien de métal et de poudre d’or le défunt avait laissé entre les mains de son banquier. On découvrit alors que feu l’intendant militaire avait abusé de l’innocence de sa future en lui cachant qu’il avait placé ses fonds en viager quelques années avant de se marier, se contentant d’accuser un revenu qui, disait-il vaguement, représentait l’intérêt de son argent. Mme Général trouva, par conséquent, sa fortune tellement diminuée que, si son esprit n’eût pas été aussi parfaitement dressé par une bonne éducation, elle aurait pu se sentir disposée à contester la vérité de cette partie de la liturgie funèbre, qui affirmait que feu l’intendant militaire n’avait rien pu emporter avec lui.
Dans cet état de choses, l’idée vint à Mm