Deuxième cahier
RêvéPour58 l’hiver
À*** Elle,59
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…
Et tu me diras : « Cherche ! », en inclinant la tête ;
— Et nous prendrons du temps, à trouver cette bête !
— Qui voyage beaucoup…
En wagon, le 7 octobre 1870.
Ce premier sonnet de la seconde partie, en vers hétérométriques, probablement rédigé lors d’un voyage en train, fait écho à plusieurs poèmes connus, entre autres « laCoccinelle » de Victor Hugo, ou « Sensation » et « Première soirée », présents dans le premier cahier. Nouvel avatar de la série relatant les amours adolescentes vécues ou rêvées, celui-ci se déroule en trois temps : le poète, dans le premier quatrain, prophétise un voyage en train placé sous le signe de la douceur et de l’amour. Le confort du « nid de baisers fous » et les couleurs « rose » et « bleu » témoignent d’un regard enfantin sur ce wagon « Rêvé Pour l’hiver ». Le second quatrain s’inscrit, par effet de contraste dans la même logiquede perception naïve. Le décor extérieur déformé par l’obscurité et par le mouvement apparaît peuplé « d’ombres grima[çantes] », de « monstruosités hargneuses », de « démons » et de « loups noirs », autrement dit les personnages maléfiques de l’univers des contes. Mais le jeu amoureux des tercets est bien moins innocent : la « joue égratignée » par le baiser et l’invitation à chercher « la folle araignée »s’apparentent à un « voyage »des plus sensuels.Il commence par le « cou »avant de s’égarer « beaucoup »pour s’achever dans une série de points de suspensiontrès évocatrice. Cette progression démontre que le poète aspire à s’affranchir de la candeur de l’enfance pour entrer de plain-pied dans une maturité plus charnelle.
Le Dormeur du val60
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons61
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
7 octobre 1870.
Tout a probablement été écrit sur ce sonnet qui compte parmi les plus célèbres de la littérature française. Ce « poème-énigme » révèle dans le dernier alexandrin le drame d’un jeune soldat mort sur un champ de bataille, alors que l’environnement semble inviter à la paix et à la sérénité. Pourtant, par effet de polysémie, tout concourt à conduire le lecteur à anticiper cette chute : dans le titre, « Dormeur » amalgame les mots « dor[t] et meur[t] ; le « val » est un « trou de verdure », les herbes sont en « haillons », et paradoxalement, « la lumière pleut ». Le soldat, lui, « dort » la « bouche ouverte », « pâle dans son lit vert », car contre toute attente, « il a froid ». Son sourire comparé à celui d’un « enfant malade » conduit à une interpellation de la Nature, que Rimbaud assimile généralement à une mère protectrice qui seule, pourra peut-être ressusciter le sens olfactif — voire tactile — dont il est privé. Enfin, la disposition des vers multipliant rejets et rythmes impairs crée un effet de déséquilibre permanent dans le tableau apparemment idyllique qui est présenté. Comme dans « Le Mal », la folie des hommes broie une jeunesse innocente dans une nature vouée à le rendre heureux.
Au Cabaret-Vert62
Cinq heures du soir.
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. — Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
— Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! —
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
Octobre 1870.
Véritable souvenir personnel du jeune fugueur, ce sonnet présente un moment de bien-être absolu dans une auberge baroque de Charleroi. Il s’agit d’une pause bienheureuse, « jambes allong[ées] sous la table », dans la course folle que Rimbaud a entamée avant de se rendre pour la seconde fois à Douai, loin de sa trop sévère « Mother63 ». Pour un instant cesse la souffrance d’une marche