III
La quête du Graal
Mardi 24 Juillet 2018
ça faisait une semaine que j’étais sous le soleil de la Réunion. C’était agréable de décompresser.
Et puis, ma mère était aux petits soins avec ses filles. J’en profitais. ça faisait une éternité que je n’avais pas mis les pieds sous la table, sans avoir à y contribuer.
Attention ! La vaisselle était pour nous ! ! !
Ce jour-là, date des résultats, mes acolytes de rattrapage m’avaient envoyée une photo de la liste des élèves reçus.
Enfin, j’étais diplômée et si soulagée que tout soit terminé. À moi, les vacances ! ! !
Vendredi 14 Septembre 2018
J’étais revenue de la Réunion depuis le vingt Août. Le vingt-quatre du même mois sonnait l’heure de mon dernier jour de préavis. J’avais dit"au revoir" aux collègues et me préparais à voler vers d’autres horizons.
Après plusieurs recherches de postes où le salaire n’excédait pas les mille six-cent vingt euros, week-end compris, j’avais, enfin, trouvé un poste qui semblait détenir tous les critères auxquels j’aspirais : à une demi-heure de la maison en bus, amplitude de travail de douze heures, soit de huit heures à vingt heures, salaire au dessus de mille sept-cent euros net. C’était du soin de suite indifférencié en cancérologie, avec une dominante en gériatrie.
J’avais décroché un entretien, la veille pour le lendemain. Pour le rendez-vous avec la cadre supérieure, je n’avais rien révisé. Mais, j’avais pris ma petite carte des constantes que je comptais regarder dans le bus, le temps du trajet.
Mardi 18 Septembre 2018
J’avais vingt-quatre patients à charge et les journées n’étaient pas de tout repos. Dans l’ordre chronologique, décompte des stupéfiants avec la collègue de nuit, prise des constantes et administration des traitements de huit heures, récupération des traitements manquants dans les tiroirs auprès de la pharmacie, transmission avec les médecins, réfection des pansements (au nombre de dix en moyenne) avec la part de soins relationnels chez des patients très anxieux, transmissions écrites de la matinée, pause d’une demi-heure (que je ne prenais pas d’ailleurs, car je préférais m’avancer dans mes soins), pansements complexes que je n’avais pas pu faire le matin, réponse aux cahiers des doléances très nombreuses en gériatrie, administration des traitements de dix-huit heures, transmissions écrites de l’après-midi, décompte des stupéfiants avec la collègue de nuit, et en plus de tout cela, faire face aux nombreux imprévus et aléas chez des patients fragilisés par les traitements de chimiothérapie.
En acceptant ce poste, j’avais plus pensé à ma fille qu’à moi. Durant les trois ans d’études, j’avais sacrifié le temps à regarder ma fille grandir, à l’accompagner dans sa scolarité, à tout simplement l'aimer, pour ma soif de réussir et d’obtenir mon diplôme. Essuyant les nuits blanches, rentrée à pas d’heure, même quand j’étais chez moi, je n’étais pas là car indisponible et imperturbable. Le plus tragique pour ma fille, c’était que j’étais seule à l’élever. Je lui avais donné le minimum syndical pour qu’elle puisse grandir et me considérer comme sa mère. J’avais essayé de me donner bonne conscience en me disant qu’elle était dans un collège privé, mais je me voilais la face.
J’avais rencontré ce sentiment de culpabilité chez de nombreuses étudiantes qui m’accompagnaient, qu’elles soient seules ou en couple.
Maintenant que j’étais diplômée, je tentais de me rattraper. Je voulais passer du temps avec ma fille, être présente. Et la proximité de mon nouveau lieu de travail et le contrat en douze heures allaient m'assurer de jouer, pleinement, mon rôle de mère.
Mardi 16 Octobre 2018
La première chose que je faisais en rentrant, c’était de prendre une douche bien chaude. Je passais la porte d’entrée, m’assurait que ma fille allait bien, lui criait que j’étais rentrée et filais à la douche. c’était ma façon à moi de bien séparer ma vie professionnelle de ma vie personnelle, de mettre de la distance, de me laver de ma journée et d’essuyer toute cette souffrance que j’avais emmagasinée.
Lorsque j’entrais dans une chambre, je me devais d’avoir le sourire surtout si la personne en face de moi était en détresse : en l'occurrence, Mr X, atteint d’un carcinome épidermoïde des jambes. Celles-ci n’étaient plus que plaies suintantes, sanguinolentes et malodorantes.
Le talon rogné laissait apparaître de la fibrine calcifiée qui ressemblait à de la colle liquide jaune séchée. Lorsque vous entriez dans la chambre, une odeur de putréfaction vous prenait à la gorge, tant et si bien que la femme de ménage parfumait, discrètement, la pièce lorsqu’il était dans la salle de bain.
Il y avait pour une heure, au moins, de réfection de pansement. Et l’exercice était encore plus difficile dans la mesure où les fenêtres devaient rester fermées pour limiter le risque infectieux, bactérien.
Mr X refusait l’application de tulle gras, de sérum physiologique, d'antiseptique à base d'iode. J’effectuais, donc, un grand bain de ses jambes à l’eau et au savon pour tenter de ramollir les tissus. Après cela, elles n’avaient déjà plus le même aspect.
J’avais expliqué à Mr X que ses plaies dégageaient une odeur assez forte et qu'il était préférable de les laver à grande eau. Le patient le prenait, relativement bien. Néanmoins, il m’avait demandé s’il avait été mis en chambre seule à cause de cette odeur.
J’avais menti : je l’avais persuadé du contraire en lui disant que c’était uniquement pour son confort.
Je n’avais pas l’habitude de dissimuler la vérité aux patients, mais je me l’accordais lorsqu’il s’agissait de préserver la santé psychologique d’un patient.
J’avais, malgré tout, ajouté que l’odeur était assez forte en rentrant dans sa chambre.
Il le savait et avait, alors, jeté un œil sur le masque que j’avais emmené mais laissé sur l’adaptable.
Mr X m’avait remercié à plusieurs reprises, me confiant que j’étais la première infirmière à agir de la sorte. Il avait l’air sincère et j’avais vu la reconnaissance dans son regard.
J’avais demandé à la stagiaire du moment de me rejoindre. J’avais bien fait : je n’avais pas pris assez de matériel pour couvrir toutes les plaies de Mr X. Au total, il m'avait fallu sept galettes humidifiantes et absorbantes, cinq pansements américains, trois bandes élastiques, six films protecteurs et une heure de travail.
J’étais épuisée, en sueur, en sortant de la chambre. Ma binôme Aide-soignante, Chouchou m’avait demandée si j’allais bien. Elle était consciente de ma charge de travail et en était témoin chaque jour qui passait. Sans compter, les tâches qui auraient pu incomber aux autres services mais qui retombaient sur l’infirmière : entre autres, ramener les tiroirs des nouveaux arrivant, récupérer les traitements qui manquaient, régulièrement, à la pharmacie; descendre et remonter le cahier des rendez-vous à l’accueil…
Autant de temps de perdu sur les soins et pansements à faire.
Mais lorsque j’avais vu Mr X se balader dans le couloir et être approché par les autres patients, j’avais eu un sentiment de grande satisfaction, presque de la fierté et j’avais oublié, momentanément, tous ces désagréments.. Je ne l’avais, en effet, jamais vu sortir de sa chambre. Il avait l’air intimidé mais il avait affaire à la patiente la moins farouche du service, alors…
Un peu lasse de tout cela pour un si petit salaire, j’avais recommencé à chercher un poste ailleurs. Je n’avais pas encore eu le temps d’aller au bureau des ressources humaines pour me renseigner sur la durée du préavis.
Les postes d’infirmière ne manquaient pas et j’avais trouvé rapidement.
Non loin de chez moi, très exactement à...