Une ombre
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La terreur qui n’a cessé de croître durant cette année 93, s’est imposée à moi, par un bel après-midi d’été, et depuis lors, ne m’a jamais quitté. En ce temps là, je faisais cuire des steaks bien gras au fast-food de l’autoroute, à la périphérie du village de Resist, durant les chaudes après-midis de ces interminables vacances d’été 93. Pas que ce boulot soit plaisant, bien au contraire, je pense qu’il faut être complètement fou - ou pas assez ambitieux - pour avoir envie d’y rester bosser plus de 2 mois. Mais comprenez-vous qu’il fallait bien continuer à rassembler un peu (beaucoup) d’argent si je voulais « me faire un avenir », comme disaient les gens d’ici. J’allais être bénéficiaire d’une bourse d’étude, mais cela ne pouvant pallier à tous les frais liés à ma scolarité, depuis mes seize ans, je travaillais à chaque vacances pour me constituer des économies.
J’avais donc l’ambition de quitter ce patelin de culs-terreux arriérés pour la ville et surtout pour l’Ecole Nationale Vétérinaire.
De tous, c’était le pire job, mais je ne rechignais pas à la tâche malgré les odeurs prenantes de gras, les supérieurs (et même les employés) qui vous prennent pour un esclave - pas le temps d’aller boire ou pisser durant le service - les conversations minables de vos collègues de travail, vos cheveux constamment poisseux par les émanations d’huile... le tout pour un contrat de 20H par semaine payé au SMIC ; pas cher payé pour cuire en même temps que ces satanés steaks. Autant vous dire qu’il fallait être plutôt motivée.
Dans mon cas, je n’ai pas eu le choix, ne pouvant compter sur l’aide de mes chers parents, il fallait que je me débrouille par moi-même, et puis, c’était la seule boîte qui ait bien voulu de moi.
Je n’avais alors que 18 ans lorsque c’est arrivé. J’étais une jeune « vieille » fille pour mon âge, très raisonnable, et extrêmement terre à terre.
Constamment la tête plongée dans les bouquins, je ne parvenais jamais à m’intégrer auprès mes semblables, et ce depuis l’enfance. Dernière d’une fratrie de cinq enfants, arrivée dans ce monde sans être désirée, avec quasiment vingt ans de retard, l’ironie du sort a finalement voulu que je devienne, contre mon gré, le bébé médicament de mes parents. Une sorte d’antidote à tous leurs manques et à toutes leurs faiblesses. Elevée en cage, à l'écart des autres, et même de mon frère et de mes soeurs - tous divisés par les parents - je ne parvenais pas plus à trouver une place au sein de cette famille toxique.
Les seuls intérêts qui occupaient tout mon temps étaient la musique rock et metal, le chant, et les études. Le chant était une sorte de thérapie, profondément enfoui en moi, mais totalement intériorisé. Je pensais ne pas trop mal me débrouiller, mais il me manquait une sacré bonne dose de confiance en soi pour pouvoir en faire quelque chose. Le metal me faisait un bien fou. Je pense que c’est en partie cette sincérité, cette énergie, cette colère, et ce refus de l’autorité, qui m’ont permis de supporter la vie à la maison.
Et en cette période, j’étais surtout concentrée sur les études, car voyez-vous, c’ était ma seule chance de réussir et ma seule chance de pouvoir quitter ce sombre nid.
Durant ce pénible mois d’août 93, nous vécûmes « un drame » familial qui accentua cette irrépressible envie de partir. Le vieux chien de la famille mourut. Un classique, me direz-vous, oui mais pas ici...
Parmi les maux et les peurs de mes parents, dont je faisais allusion plus haut, la maladie et la mort constituent deux horribles bêtes noires chez eux, et qui ont malheureusement fait partie intégrante dans l’éducation de leurs enfants. Qu’on le veuille ou non, on récupère les peurs de nos parents, des fois de nos grands-parents, jusqu’ à en prendre conscience et jusqu’à y mettre un terme.
Au cours de leur existence - qui se voulait différente et meilleure que celles de leurs parents avant eux - ils avaient, comme nous tous ici bas, vécus des épreuves, parfois réellement terribles, auxquelles ils n’avaient jamais fait face. Et au plus, ces expériences étaient terrifiantes, plus loin, toujours plus profond, ils enfonçaient la tête dans le sable, ne pouvant affronter la réalité.
Le passé était tabou, personne n’ osait jamais poser de question sur les sujets défendus - mais bien connus -, au risque de provoquer... (provoquer quoi au juste ? La dénégation ? Une explosion ?
L’effondrement des personnes ?), bref au risque, de rentrer dans des débats autant mouvants que du sable, autant engloutissants qu’une tornade.
Ainsi, ces peurs obscurcissaient un peu plus le tableau familial, déjà très sombre.
Fifi, une petite chienne issue d’un croisement de chien de berger, fut adoptée par mes parents pour « remplacer » leur ancien chien décédé.
Ainsi, elle fut le chien de la famille pendant un nombre respectable de 17 années. C’était une compagne de vie formidable, pas très jolie et assez caractérielle avec ses semblables et certaines personnes qu’elle ne « sentait pas », mais extrêmement intelligente et câline. N’ayant eu personne de mon âge avec qui jouer étant enfant, je l’ai pas mal embêtée, la déguisant, la prenant en photo... et elle m’a toujours laissé faire, même si son regard en disait parfois long sur le fait de lui faire porter un petit fichu de poupée. Ainsi, elle vieillissait pendant que moi je grandissais. Peu à peu elle subissait la dégénérescence naturelle du corps et de l’esprit que cause le temps. Et même la sur-médication, et même tous les efforts du monde n’ont pas pu arrêter cela. C’était triste, pour tout le monde, mais que pouvait-on bien y faire ? Pour mes parents, et encore un peu plus pour mon père, qui considérait réellement Fifi comme un sixième enfant - peut-être parfois plus aimée que certains d’entre eux -. Un sixième enfant qui resterait toujours à un stade de petit enfant, qui ne partirait pas de la maison, qui ne vous briserait pas le coeur ; avec vous quoi qu’il arrive. C’était un animal qui lui donnait de l’amour, un amour de substitution quand celui au sein du couple est inexistant et lorsque celui avec les enfants s’étiole...
Son déclin créait pour lui, un trop grand supplice.
Et lorsqu’elle vint à mourir, c’est un peu comme si une part de mon père était morte avec elle. Nous étions tous peinés, ce qui est normal, nous nous étions beaucoup attachés à elle depuis tout ce temps où elle avait partagée nos vies, mais mon père était totalement déprimé. Et cela dura... éternellement, je crois bien. Je pense, en mon for intérieur, que cette mort s’est, en quelque sorte, ajoutée à toutes celles dont il n’avait pas réussi à faire le deuil. Tous ces morts, tous ces vivants et tous ces regrets...
2
Voilà à peu près à quoi ressemblait une de mes journées-types de cet épuisant mois d’août 93. Je me levais vers 9H, déjeunant seule, sur l’énorme table de chêne massif de la salle à manger, un éternel bol de céréales au chocolat bourrées de sucre, avec un verre de jus d’orange en brique, pour faire descendre le tout. Seule dans le silence matinal, avec pour compagnie le tic-tac de la grosse horloge murale.
Ma mère ne descendait que vers 10 voire 11 H, les yeux oedémateux, pochés, bordés de cernes noires et profondes, témoignant d’une longue soirée de programmes télévisés sur les ovnis ou la vie après la mort... Sans même un « bonjour », elle avalait une ou deux madeleines et pestait d’être débordée, d’avoir le balai et la cuisine à faire, pendant que mon père glandait.
En réalité, il ne glandait pas, il s’échappait comme il le pouvait, se trouvant des prétextes pour pouvoir sortir de ces quatre murs bien épais. Il se levait chaque jour...