CHAPITRE 2
Mardi 23 juin 2020
— Victor, saute plus haut ! lui conseille Declan. La balle ne te mangera pas ! Lola, ne joue pas solo ! Laurie, tu rêvasses depuis ce matin. Du nerf, du nerf ! Léo, démarque-toi mieux !
Vêtu d’un short de bain rouge et d’un T-shirt blanc, le moniteur, au bord de la piscine du camping de laCigale, guide ses joueurs qui s’agitent dans l’eau. Son sifflet retentit, sa voix chaude résonne, son accent australien ressurgit et trahit son lieu de naissance, ses racines, sa langue natale.
— Veux-tu que je plonge, Mathis, pour te montrer ce qu’est une vraie passe ? Quelle limace tu fais ! le raille-t-il.
Un rire franc s’échappe de sa gorge, à l’instant où le garçon insulté le touche avec le ballon qu’il propulse hors de la zone de jeu.
— Aïe ! gémit-il en feignant de ressentir une atroce douleur au biceps.
Prêt à pimenter la séance sportive qui se termine, il rattrape le projectile, avant de sauter tout habillé dans le bassin, abandonnant involontairement tongs et lunettes de soleil dans son sillage. La différence de degré Celsius entre l’air ambiant et l’eau lui arrache un cri rauque. Une fois remis du choc, il débute une brève partie de Volley-ball endiablée avec des adversaires et des coéquipiers enthousiastes.
Mon périple en solitaire à travers les paysages italiens manquait de dynamisme. Quel bonheur d’en profiter aujourd’hui ! Mes méthodes d’encadrement ne sont certes pas très orthodoxes, mais elles ont le mérite de rendre vivants et authentiques les échanges humains. Agir autrement est contre-nature et ne me ressemble pas. En outre, selon mon expérience, le monde professionnel ne devrait pas être ce qu’il est : exagérément cadré, contraignant, oppressant, stressant, dénué de fantaisie, de liberté. En conséquence de quoi, la motivation, l’efficacité, les résultats en pâtissent logiquement.
Amie du présent, la béatitude est une compagne de vie capricieuse qu’il sait aborder, saisir, aimer, laisser partir et revenir. Jouer avec des adolescents, ancrés dans ce présent propice à la joie, ne fait que l’aider à la sentir, jusqu’à accepter son départ inévitable et normal.
— La fête est finie, les loulous ! leur annonce-t-il, après plusieurs minutes d’amusement. Il est déjà l’heure de vous relâcher. À la prochaine !
À ces mots, les vacanciers se dispersent et Declan sort de la piscine. La transparence de son T-shirt trempé révèle un torse musclé. Tandis qu’il récupère ses affaires éparpillées, une femme divorcée, juchée sur des talons aiguilles, s’approche de lui.
— Bonjour, monsieur. Mon fils Léo, qui vient de vous quitter, m’a tellement parlé de vous à midi que je n’ai pas été capable de résister à la curiosité de vous rencontrer.
— Oh ! Enchanté, madame.
La poignée de main que Declan offre à son interlocutrice est manifestement bien venue.
— Pareillement, mon beau, minaude la campeuse, avant de libérer ses doigts de son contact prolongé. En effet, les sportifs à votre image savent me charmer, vous savez, déclare-t-elle, entreprenante, contemplatrice, séductrice.
Le jeune homme est surpris.
La tenue vestimentaire excentrique de cette créature rivalise avec ses manières douteuses.
Alors qu’il ébouriffe sa chevelure mouillée, il recherche une réponse adaptée à la situation.
— Le sport est… attractif, je vous le concède, dit-il, gêné, avec un rictus de circonstance. J’étais d’ailleurs sur le point de partir. Une excursion en vélo m’attend. Maintenir sa forme est primordial. Nous aurons probablement d’autres occasions de bavarder.
— Je compte sur cette chance, mon chou. Oh ! Je me prénomme Isa, cela dit en passant.
— Au revoir, Isa.
Sur ces paroles, Declan s’éloigne de la source de son malaise. Il regagne sa tiny house, se change promptement, glisse son téléphone portable dans la poche de sa veste, enfourche son vélo tout-terrain, puis roule jusqu’à la sortie de laCigale. Au moment où il s’élance sur la route sinueuse, il croise une voiture rouge recouverte d’autocollants multicolores. Distrait par cette vision peu commune, il tourne légèrement le guidon de son véhicule qui finit par entrer en collision avec un arbre planté sur le bas-côté. Propulsé par l’impact, il atterrit dans des broussailles, pendant que les roues du vélocross renversé poursuivent leur rotation durant quelques secondes.
— Ouch !
Il se relève péniblement, jette un œil sur ses égratignures et rit de sa maladresse, un défaut qui lui complique souvent les choses.
— Heureusement, mon bolide ne présente pas de séquelles notables, songe-t-il à voix haute, après l’avoir redressé.
Son téléphone vibre soudainement.
— Oh !
Il consulte le message reçu, oublie son infortune passagère et répond immédiatement à ses correspondants.
Emma
« Nous arrivons bien vendredi à Marseille, mais nous te rejoindrons seulement samedi. Ce n’est pas la peine de venir nous chercher à l’aéroport, ne t’inquiète pas, nous saurons nous débrouiller. Nous languissons de te revoir ! Emma et Liam »
Declan
« Moi aussi, je languis, mes poulets ! »
***
Au volant de son automobile rouge, recouvert d’autocollants multicolores, Cassandre a l’esprit accaparé par ses problèmes. Impatiente de rentrer à la maison de ses parents, nichée dans les montagnes cévenoles, elle ne prête pas attention aux dires de son fils surexcité qu’elle vient de récupérer à la garderie. Elle a travaillé tard à son école, afin de rattraper le retard accumulé dans les préparatifs de fin d’année, et sa fatigue contrôle ses émotions. Elle rêve de silence, de paix, d’une douche, de son lit.
J’en ai marre !
— J’en ai marre de mon boulot de merde ! s’emporte-t-elle brusquement en malmenant sa ceinture de sécurité.
— Maman ! Tu as dit un gros mot, la prévient Charles.
— Pardon, mon bichon.
La jeune professeure, perdue dans ses pensées, n’assiste pas à l’accident d’un cycliste imprudent devant le camping de laCigale, situé en contrebas de la propriété familiale vers laquelle elle se dirige.
— Tu as vu ça ? Un monsieur est tombé dans les ronces ! s’esclaffe le garçon, l’index pointé en direction de la scène comique.
Cassandre n’entend pas. Elle est loin. La sonnerie de son mobile retentit et ne lui provoque aucune réaction.
— Maman ! Tu devrais prendre l’appel de papa, l’encourage Charles.
Parvenue à destination, la belle esseulée immobilise sa voiture à l’extrémité d’un chemin de terre pentu et impraticable que les pluies issues des épisodes cévenols annuels ont déformé.
— Va chez mamie, je te rejoins Charlinou.
Son fils s’exécute, quant à elle, elle décide de l’écouter. Elle s’adosse contre son siège, déglutit.
— Allô. Que veux-tu, Tom ? soupire-t-elle.
— Cassandre, je ne pourrai pas assurer la surveillance de Charles ce weekend. Pourras-tu…
— Ben voyons !
— Ne sois pas sarcastique. Nous pouvons nous arranger à l’amiable, n’est-ce pas ?
— Ne me fais pas passer pour celle que je ne suis pas. Tu sais parfaitement que je préfère avoir la garde de mon bébé, que l’inquiétude me ronge quand il est avec toi et ta briseuse de couple, mais parfois j’aimerais me détendre, surtout en cette période.
— Ne commence pas à débiter des méchancetés. Tu as le devoir d’assumer ton rôle de mère et devrais te réjouir du fait que je te laisse ton enfant plus souvent que prévu.
— Oui, j’en suis ravie, notamment lorsque, de ton côté, tu t’en débarrasses dans le but de coucher avec ta catin à peine majeure !
— La vulgarité est l’un de tes plus immondes défauts. Tu ne changeras pas.
Une vague de colère submerge la jeune femme.
Comment puis-je détester à ce...