II. LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN.
Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à l’entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune homme n’eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n’offrait à sa vue, en cet instant, qu’une masse confuse de proportions formidables. Il remarqua seulement qu’en guise de clôture, la herse seigneuriale était remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés du pays.
« Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et aller chercher la clef ; car la vieille Janille ne s’est-elle pas imaginé, depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s’il y avait quelque chose à voler chez ses maîtres ? Au reste, son intention est bonne, et je ne la blâme pas. »
Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu’il fût de retour pour l’introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre la disposition des masses d’architecture ruinées qu’il apercevait confusément dans l’intérieur de la cour : c’était l’aspect du chaos.
Peu d’instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent promptement la barrière : l’une prit son cheval, l’autre sa main, une troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir d’office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce, proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au seigneur de Châteaubrun.
On y avait récemment pratiqué une petite cheminée à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant ; la vaste plaque de fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à quelqu’une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d’une petite lampe de fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu’à six couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d’Allemagne, acheté six francs à un colporteur, composaient tout l’ameublement de ce salon modeste. Mais tout cela était d’une propreté recherchée ; la table et les chaises grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse. L’âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l’anglaise contrairement aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée, s’étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages cueillies sur les collines d’alentour.
Cet intérieur modeste n’avait, au premier coup d’œil, aucun caractère cherché dans le genre poétique ou pittoresque ; cependant, en l’examinant mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice avaient présidé, soit au choix, soit à l’arrangement du local. Le jeune homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s’y trouva seul un instant, tandis que ses hôtes s’occupaient de lui préparer la meilleure réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation d’esprit des habitants de cette retraite.
Il étai