: George Sand
: Teverino
: Books on Demand
: 9782322452675
: 1
: CHF 3.50
:
: Erzählende Literatur
: French
: 220
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Un jeune marquis, artiste de son état, décide de donner une leçon sentimentale à la femme qu'il aime sans le lui avoir jamais avoué. Cette leçon prend la forme d'une excursion de vingt-quatre heures en montagne, aux confins de la France et de l'Italie. Les protagonistes sont bientôt rejoints par un curé de campagne, une fillette charmant les oiseaux et un comédien italien sans le sou, Teverino, qui passe pour l'ami du marquis. On se promène, on mange, on se repose, on admire le paysage, on échange des propos sérieux ou badins sur l'art et le sentiment. Les couples d'un jour se font et se défont, se cherchent et puis se trouvent, comme dans une comédie de Marivaux, comme dans un roman de Goethe. Publié pour la première fois en 1846, Teverino appartient à une veine romanesque fantaisiste que le public d'aujourd'hui n'associe pas au nom de George Sand. Cette veine compte pourtant quelques romans d'une rare qualité qu'un fil discret relie aux oeuvres les plus connues.

George Sand, nom de plume d'Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, par mariage baronne Dudevant, est une romancière, dramaturge, épistolière, critique littéraire et journaliste française, née à Paris le 1er juillet 1804 et morte au château de Nohant-Vic le 8 juin 1876.

II. ADVIENNE QUE POURRA.


— Monsieur le curé, dit Léonce, je suis au désespoir de vous déranger. Je sais que quand le prêtre est interrompu dans la lecture de son bréviaire, il est forcé de le recommencer, fût-il à l’avant-dernière page. Mais je vois avec plaisir que vous n’en êtes encore qu’à la seconde, et le motif qui m’amène auprès de vous est d’une telle urgence, que je me recommande à votre charité pour excuser mon indiscrétion.

Le curé fit un soupir, ferma son bréviaire, ôta ses lunettes, et, levant sur Léonce de gros yeux bleus qui ne manquaient pas d’intelligence :

— À qui ai-je l’honneur de parler ? dit-il.

— À un jeune homme rempli de sincérité, répondit gravement Léonce, et qui vient vous soumettre un cas fort délicat. Ce matin, j’ai persuadé très innocemment à une jeune dame, que vous pouvez apercevoir là-bas en voiture découverte, de faire une promenade avec moi dans vos belles montagnes. Nous sommes étrangers tous deux aux usages du pays ; nos sentiments l’un pour l’autre sont ceux d’une amitié fraternelle ; la dame mérite toute considération et tout respect ; mais un scrupule lui est venu en chemin, et j’ai dû m’y soumettre. Elle dit que les habitants de la contrée, à la voir courir seule avec un jeune homme, pourraient gloser sur son compte, et la crainte d’être une cause de scandale est devenue si vive dans son esprit que j’ai regardé comme un coup du ciel l’heureux hasard de votre rencontre. Je me suis donc déterminé à vous demander la faveur de votre société pour une ou deux heures de promenade, ou tout au moins pour la reconduire avec moi à sa demeure. Vous êtes si bon, que vous ne voudrez pas priver une aimable personne d’une partie de plaisir vraiment édifiante, puisqu’il s’agit surtout pour nous de glorifier l’Éternel dans la contemplation de son œuvre, la belle nature.

— Mais, Monsieur, dit le curé qui montrait un peu de méfiance, et qui regardait attentivement la voiture, vous n’êtes point seul ; vous avez avec vous deux autres personnes.

— Ce sont nos domestiques, qu’un sentiment instinctif des convenances nous a engagé à emmener.

— Eh bien, alors, je ne vois pas ce que vous pouvez craindre des méchantes langues. On ne fait point le mal devant des serviteurs.

— La présence des domestiques ne compte pas dans l’esprit des gens du monde.

— C’est par trop de mépris des gens qui sont nos frères.

— Vous parlez dignement, monsieur le curé, et je suis de votre opinion. Mais vous conviendrez que, placés comme les voilà sur le siège de la voiture, on pourrait supposer que je tiens à cette dame des discours trop tendres, que je peux lui prendre et lui baiser la main à la dérobée.

Le curé fit un geste d’effroi, mais c’était pour la forme ; son visage ne trahit aucune émotion. Il avait passé l’âge où de brûlantes pensées tourmentent le prêtre. Ou bien possible est qu’il ne se fût pas abstenu toujours au point de haïr la vie et de condamner le bonheur. Léonce se divertit à voir combien ses prétendus scrupules lui semblaient puérils.

— Si ce n’est que cela, repartit le bonhomme, vous pouvez placer la noire dans la voiture entre vous deux. Sa présence mettra en fuite le démon de la médisance.

— Ce n’est guère l’usage, dit le jeune homme embarrassé de la judiciaire du vieux prêtre. Cela semblerait affecté. Le danger est donc bien grand, penseraient les méchants, puisqu’ils sont forcés de mettre entre eux une vilaine négresse ? Au lieu que la présence d’un prêtre sanctifie tout. Un digne pasteur comme vous est l’ami naturel de tous les fidèles, et chacun doit comprendre que l’on recherche sa société.

— Vous êtes fort aimable, mon cher Monsieur, et je ne demanderais qu’à vous obliger, répondit le curé, flatté et séduit peu à peu&