: George Sand
: Le péché de Monsieur Antoine Tome II
: Books on Demand
: 9782322455072
: 1
: CHF 3.50
:
: Erzählende Literatur
: French
: 209
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
L'intrigue se déroule en France au xixe siècle. Émile, un jeune homme progressiste et soucieux de justice sociale, tombe amoureux de Gilberte, la fille de son voisin, monsieur Antoine, comte de Chateaubrun. Monsieur Antoine est un noble ruiné qui a dû se faire ouvrier pendant un temps pour survivre. Le jeune couple est alors en butte à l'opposition du père d'Émile, un chevalier d'industrie autoritaire qui dirige une usine à Gargilesse. Émile et Gilberte reçoivent l'appui d'un ouvrier, Jean, ainsi que d'un noble excentrique, le marquis de Boisguilsbault, qui lègue au couple sa fortune afin de fonder une communauté agraire. À la fin du roman, Émile et Gilberte parviennent à se marier et mettent en pratique leurs idées de progrès social dans la région.

George Sand, nom de plume d'Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, par mariage baronne Dudevant, est une romancière, dramaturge, épistolière, critique littéraire et journaliste française, née à Paris le 1er juillet 1804 et morte au château de Nohant-Vic le 8 juin 1876.

XXIV. M. GALUCHET.


Mais, après avoir dormi douze heures, Galuchet n’avait plus qu’un souvenir fort confus des événements de la veille, et, lorsque M. Cardonnet le fit appeler, il ne lui restait qu’un vague ressentiment contre le charpentier. D’ailleurs il n’avait guère envie de se vanter d’avoir fait un si sot personnage en débutant dans sa carrière diplomatique, et il rejeta son lever tardif et son air appesanti sur une violente migraine.

« Je n’ai fait que tâter le terrain, répondit-il aux questions de son maître. J’étais si souffrant que je n’ai pas pu observer grand-chose. Je puis vous assurer seulement qu’on a dans cette maison des façons fort communes, qu’on y vit de pair à compagnon avec des manants, et que la table y est fort pauvrement servie.

— Vous ne m’apprenez là rien de nouveau, dit M. Cardonnet ; il est impossible que vous ayez passé toute la journée à Châteaubrun, sans avoir remarqué quelque chose de plus particulier. À quelle heure mon fils est-il arrivé, et à quelle heure est-il parti ?

— Je ne saurais dire précisément quelle heure il était… Leur vieille pendule va si mal !

— Ce n’est pas là une réponse. Combien d’heures est-il resté ? Voyons, je ne vous demande pas rigoureusement les fractions.

— Tout cela a duré cinq ou six heures, Monsieur ; je me suis fort ennuyé. M. Émile avait l’air peu flatté de me voir, et, quant à la jeune fille, c’est une franche bégueule. Il fait une chaleur assommante sur cette montagne, et on ne peut pas dire deux mots sans être interrompu par ce paysan.

— Il y paraît, car vous ne dites pas deux mots de suite ce matin, Galuchet : de quel paysan parlez-vous ?

— De ce charpentier, Jappeloup, un drôle, un animal qui tutoie tout le monde, et qui appelle monsieur le père Cardonnet, comme s’il parlait de son semblable.

— Cela m’est fort égal ; mais que lui disait mon fils ?

— M. Émile rit de ses sottises, et mademoiselle Gilberte le trouve charmant.

— Et n’avez-vous pas remarqué quelque aparté entre elle et mon fils ?

— Non pas, Monsieur, précisément. La vieille, qui est certainement sa mère, car elle l’appelle ma fille, ne la quitte guère, et il ne doit pas être facile de lui faire la cour, d’autant plus qu’elle est très hautaine et se donne des airs de princesse. Ça lui va bien, ma foi, avec la toilette qu’elle a, et pas le sou ! On me l’offrirait, que je n’en voudrais pas !

— N’importe, Galuchet, il faut lui faire la cour.

— Pour me moquer d’elle, à la bonne heure, je veux bien !

— Et puis, pour gagner une gratification que vous n’aurez point, si vous ne me faites pas la prochaine fois un rapport plus clair et mieux circonstancié ; car vous battez la campagne aujourd’hui. »

Galuchet baissa la tête sur son livre de comptes, et lutta tout le jour contre le malaise qui suit un excès.

Émile passa encore toute la semaine plongé dans l’hydrostatique ; il ne se permit pas d’autre distraction que de chercher Jean Jappeloup dans la soirée pour causer avec lui, et, comme il cherchait toujours à ramener la conversation sur Gilberte :

« Écoutez, monsieur Émile, lui dit tout à coup le charpentier, vous n’êtes jamais las de ce chapitre-là, je le vois bien. Savez-vous que la mère Janille vous croit amoureux de son enfant ?

— Quelle idée ! répondit le jeune homme, troublé par cette brusque interpellation.

— C’est une idée comme une autre. Et pourquoi n’en seriez-vous pas amoureux ?

— Sans doute, pourquoi n’en serais-je pas amoureux ? répondit Émile de plus en plus embarrassé. Mais est-ce vous, ami Jean, qui voudriez parler légèrement d’une pareille possibilité ?

— C’est plutôt vous, mon garçon, car vous répondez comme si nous plaisantions. Allons, voulez-vous me dire la vérité ? dites-la, ou je ne vous en pa