II
Clichy, 2019
- Jules ! Lucas ! La voiture est chargée, on vous attend pour partir ! Ah, ces deux-là, si on pouvait leur greffer des écrans pour jouer en réseau, ils y seraient candidats sans demander un quelconque délai de réflexion…
- J’arrive maman ! répond Jules au moment où le dernier épisode de la première saison dePreacher s'achève. Il redoutait de ne pas pouvoir arriver au terme de celle-ci avant le départ.
N’ayant pas pris le temps de télécharger cet ultime épisode, il a redouté jusqu’au bout de devoir attendre bien trop longtemps, à son goût, avant d’en connaître l’épilogue qui, comme pour chaque série qui se respecte actuellement, n’en est pas réellement un. Il ouvre davantage sur une nouvelle saison à venir qu’il n’apporte de réponses à l’intrigue.
Il a déjà consommé l’intégralité de son forfait mensuel de données mobiles et il ne compte pas sur la connexion wifi de leur location de vacances pour assouvir sa soif de consommation numérique. Internet en Normandie, il en est persuadé, ce n’est pas la même chose qu’en région parisienne, et la notion de connexion, probablement une utopie. La Normandie, la campagne…. Non mais quelle idée ont eu ses parents lorsqu’ils ont choisi leur destination de vacances estivales. Pourquoi pas la Pologne tant qu’on y est !
Mais bon, la famille Roudin, comme la grande majorité des familles, n’étant pas une démocratie, il n’a pas eu voix au chapitre et a dû se contenter de prendre connaissance de la décision parentale.
Patrick et Sarah leur ont confirmé, à lui et son frère, ce dont ils avaient conscience depuis maintenant quelque temps, à savoir des difficultés financières suite à la faillite de l’entreprise que leur mère a développée pendant plusieurs années mais qui n’a pas survécu à de trop nombreux problèmes de trésorerie.
Travaillant dans l'événementiel avec des collectivités publiques comme clients principaux, les délais de paiement de ces dernières l’ont mise en défaut auprès de nombreux fournisseurs qui l’ont lâchée les uns après les autres. Ce fut alors l’engrenage infernal : elle n’a pas été en mesure de maintenir une qualité de service à un prix maîtrisé et a vu son portefeuille clients fondre comme neige au soleil. S’en est suivie la lente agonie de l’entreprise ainsi qu’une bonne grosse dépression pour sa mère.
C’était il y a quelques semaines que la sentence a été prononcée : liquidation de l’entreprise. Bizarrement, Sarah semble avoir repris du poil de la bête depuis que le couperet est tombé. Comme si ce clap de fin lui permettait de passer à autre chose et ainsi laisser cette expérience traumatisante derrière elle.
Heureusement que son père n’a pas la fibre entrepreneuriale ! Son salaire de chef de chantier dans le bâtiment a été plus qu’appréciable ces derniers mois.
Cependant, ce qui a le plus perturbé Jules durant cette période, ça a été l’attitude de Lucas, son frère. Si cela ne le surprend plus, il espère toujours, malgré tout, voir son caractère évoluer. Si Jules est d’un naturel empathique tel qu’on peut normalement l’attendre d’un adolescent de seize ans à peu près correctement éduqué, l’égocentrisme de Lucas se pose là ! Jules se fait régulièrement la réflexion que rien ne paraît émouvoir Lucas et qu’il semble même parfois prendre un malin plaisir à faire et voir souffrir les gens autour de lui..
L’épisode du bulletin scolaire est un des derniers événements qui en témoigne. Les deux frères sont plutôt de bons élèves malgré des attitudes scolaires bien distinctes. Si Jules est assidu et travailleur, Lucas surfe sur ses facilités intellectuelles et peut avoir un comportement insolent envers ses professeurs lorsque ces derniers ont la chance de ne pas comptabiliser une nouvelle absence de sa part. Déjà que Lucas fait l’effort de venir de temps en temps en cours, il est tout de même invraisemblable qu’on lui dicte, en sus, ce qu’est censée être son attitude !
Toujours est-il qu’au regard du nombre conséquent de remarques inscrites dans son bulletin scolaire trimestriel à ce sujet, correspondant à peu de choses près au nombre de matières qui y figurent, ses parents eurent l'avantage d'être conviés par le proviseur du Lycée afin de s’en expliquer.
Lors de cet échange, Lucas adoptera les postures et expressions faciales permettant de bien faire montre de son désintérêt total et du fait qu’il n’était aucunement ému par ce qu’on lui reproche. Des railleries portant sur le physique ou sur les mauvais résultats de certains de ses camarades (pas sûr que ce nom commun soit réellement approprié dans le cas présent) jusqu’à ses absences, son dossier scolaire ne plaide pas en sa faveur. Lorsque sa mère lui demandera s’il est conscient des enjeux, il lui répondra alors que cela n’engage que lui, contrairement aux actions de sa mère.
Elle, qui met des familles entières à terre en licenciant à tour de bras.
Elle, qui a été incapable d’assumer son rôle de mère en passant plus de temps que de raison à son travail et était indisponible intellectuellement lorsqu’elle était à la maison.
Elle, qui menace par son échec professionnel la santé financière de sa famille et par la force des choses l’avenir de ses enfants.
Un sourire malsain de contentement sera perceptible sur le visage de Lucas lorsque sa mère fondra en larmes alors qu’il n’avait pas encore pu achever son plaidoyer à charge contre elle et que son père se retienne, une nouvelle fois, de gifler son fils bien qu’il en ait amorcé le geste avant de se raisonner.
Tandis que Patrick joue les contorsionnistes afin d’accéder au robinet d’arrivée d’eau situé derrière un meuble de la cuisine de manière à éviter un dégât des eaux pendant leur absence, Jules ferme sa fenêtre et rejoint sa mère dans le séjour de l’appartement.
De son côté, Lucas n’a pas encore donné signe de vie malgré un nouvel appel de sa mère. Sarah se résigne donc à aller solliciter son fils de manière plus appuyée. Elle frappe à la porte de la chambre : pas de réaction.
Elle l’ouvre avec force, et constate que Lucas est assis devant son ordinateur. Si ce dernier avait été un poste fixe, elle en aurait débranché la prise pour enfin avoir l’attention de son fils. Dans le cas d’un ordinateur portable, cela aurait pour seule conséquence un nouveau prétexte à moqueries de Lucas puisque la batterie aurait alors pris le relais.
- Lucas, tu ne vas pas me dire que tu ne m’as pas entendu t’appeler !
- Non, effectivement…
- Je peux savoir pourquoi tu n’es pas prêt ?
- Oui ! répond Lucas avec une nonchalance déconcertante.
- Et donc ?
- Il est vraiment trop con cet Edouard !
- Pardon ?
- Bah oui, “monsieur je suis premier de la classe” se croit meilleur que nous tous et a posté une vidéo expliquant comment faire pour vivre une scolarité épanouie. Comme si cet abruti avait la moindre leçon à donner sur la vie. C’est un bouffon arrogant que personne ne peut encadrer dans la classe. On est en train de lui pourrir son post de commentaires dont il va se souvenir ! Il ne va plus oser la ramener après ça !
- Tu te rends compte que c’est du harcèlement et qu’au-delà de la méchanceté gratuite dont cela témoigne, tu pourrais avoir des ennuis pour ce genre de pratique.
- Je ne fais que lui rendre service en lui faisant prendre conscience du fait qu’il est stupide ! Il devrait me remercier !
- Bon, ça suffit ! Eteins cet ordinateur, prends ton sac et va le mettre dans le coffre. C’est le seul bagage qui manque ! On part !
- Youpi ! J’ai hâte d’y être ! dit Lucas d’un ton monocorde tout en fermant les multiples fenêtres ouvertes sur son écran avant d’éteindre son PC.
Sarah regagne le séjour de l’appartement et procède aux ultimes vérifications d’avant départ. Les plantes sont arrosées ; les...