Ce siècle fut si barbare
23 Mars 2000
Cher Arnaud
Je ne sais pas si c’est une bonne idée que j’aille passer l’été avec ta famille à l’océan, avec mes enfants. Apparemment ça te fait très plaisir. Mais Fanny ? Tu t’en portes garant… sauf qu’elle n’aimerait sûrement pas savoir que nous nous écrivons en cachette via la Poste restante. Il faudrait qu’on réfléchisse à la raison qui nous a fait faire ce choix absurde finalement, car nous n’avons rien à cacher. Es-tu sûr de discuter de tout avec elle, en particulier du sens de la liberté entre époux et amis ?
Tu m’as redit au téléphone que tu avais toujours pensé ne jamais pouvoir vivre jusqu’à l’an 2000, et que tu serais mort avant. Tu m’as souvent dit que si on ne faisait pas la révolution rapidement, l’humanité ne pourrait pas survivre après un siècle aussi barbare. Eh bien, nous y voilà. On a survécu.
On survivra encore ! Mais jusqu’à quand ?
Y a-t-il eu une accalmie dans l’horreur, avant cet été qui s’annonce si fleuri, si plein de soleil ? Non.
Nous n’en avons pas parlé au téléphone, mais je te dis par écrit que Grozny a été détruite à 80% par les Russes. L’armée s’était dite déterminée à raser cette ville avant Noël 1999. Un cadeau pour l’an 2000. Mon cousin voulait boire le champagne pour le passage d’un siècle à un autre. Je n’ai pas pu.
Pour beaucoup de gens, c’est passé inaperçu. D’abord Grozny, où estce ? Ça n’a de sens que pour les militants, les historiens, ceux qui lisent les journaux régulièrement. Et puis ça n’est pas bien grave, ce sont des musulmans ! Le gouvernement russe a dit, à travers Poutine, que c’était des terroristes. On peut discuter à perte de vue. Il n’empêche, c’est la Russie, huit ans après la chute de l’URSS, en tant que descendants des bolcheviks, qui a quasiment rasé cette ville. Ça me fait mal. Poutine a rapatrié la Tchétchénie, qui s’était déclarée indépendante en 1991, dans « la Fédération de Russie »… Pourquoi pas à l’avenir d’autres pays ?
Je ne t’en ai pas parlé parce que je sais que tu excuses tout de la part des russes, même si tu qualifies leurs actes de staliniens ou post staliniens, et même si, à cause de ça, tu qualifies le 20e siècle de barbare.
Ton attitude avec l’armée russe, ex-soviétique, est aussi bizarre que celle avec ta femme et ce que tu dis d’elle. Ça n’a pourtant rien à voir. Mais dans les deux cas, tu vis sur le souvenir que tu as du passé, si tant est que ce passé fût ce que tu crois. J’aimerais que tu me parles longuement de Fanny.
Tu m’agaces avec ta « révolution ». C’est exactement comme la croyance en dieu. C’est l’attente du bonheur qui ne vient pas, d’un type de bonheur qui ne viendra jamais. Parle-moi de ce bonheur. Je t’en prie.
Tu as été heureux avec Fanny. Tu as aimé les enfants que vous avez faits, volontairement, j’imagine. Tu croyais que ça pousserait tout seul, comme les meilleures salades du monde.
Tu n’imaginais pas que leur vie serait compliquée, bouleverserait la vôtre, et serait une pure contestation de celle-ci. Parce que la vôtre était censée être parfaite, et rectiligne dans la vérité acquise par vous (autour du PCF !). Excuse-moi, ça m’a échappé….
Je croyais à peu près la même chose. Tu te souviens de la chanson de Brassens ?
« …vous pensiez qu’ils seraient menton rasé, ventres ronds, notaires… mais pour bien vous punir… vous voyez venir des enfants non voulus… chevelus, poètes… »
Ils vous ont flanqué vos certitudes à la figure, alors que tu voulais leur offrir la révolution ! L’un de tes fils vous a même dit au cours d’un repas de famille « Qu’est-ce qui vous a pris, quand vous étiez tout jeunes d’aider le FLN algérien, alors que le PCF était contre ? ». Il avait lu les bouquins qui traînent chez vous.
C’est le sujet dont tu parles le plus, mais mal, parce que tu as fait de la prison à cause de ça. Et tu ne sais pas expliquer. Tu ferais pourtant bien de pouvoir répondre à ton fils pourquoi tu as approuvé en Algérie la redite de la « collectivisation de la terre » sous l’égide du FLN, dont les paysans ne voulaient pas. Ce fils-là défend « la terre aux paysans ». Oui j’ai discuté avec lui. Par contre tes deux fils se foutent de la révolution dont tu parles comme de leur première chemise, et le deuxième est préoccupé de religion.
Aujourd’hui, c’est quoi la vie pour toi ? Après un siècle où il y eut deux guerres mondiales atroces, des goulags, le stalinisme, comme tu dis, des camps nazis, le nazisme, la Shoah, Israël, la Palestine… et tout ce qui n’est pas dit. La vie c’est quoi ? Victor Serge, un opposant à tes chers aimés bolcheviks, a dit, en prison en URSS, « qu’il était minuit dans le siècle »
Je t’ai rencontré dans « l’organisation ». J’avais beaucoup lu Marx, mais pas Trotsky. Je me suis mise à le lire. J’ai été heurtée de suite pour ce qu’il dit dans « la Révolution trahie ». L’un des problèmes majeurs de l’échec de la révolution viendrait, selon lui, d’une productivité du travail trop basse, inférieure à celle du capitalisme… je suis en désaccord total, mais je vais arrêter là sur ce sujet…
J’ai passé ma vie, qui est plus courte que la tienne, à vouloir vivre l’amour avec un homme. Je crois que c’est impossible. Du moins pour moi. Mais est-ce spécifique à moi ? J’ai vécu des moments sublimes, mais des miettes. J’ai cru… j’ai attendu la félicitée totale !
Je t’ai rencontré, mais je n’ai pas voulu, détruire ton couple. Pourquoi tu m’as plu, alors qu’on n’est d’accord sur rien au sujet de cette foutue révolution ? C’est à cause de ce désaccord qu’on m’a mis dehors de cette organisation, et tu n’as rien compris. Et on a continué de se voir. On aurait dû rompre nos relations amicales. Faut-il penser qu’on a raison de ne pas être rationnel ? Je dis oui.
Tu as dit à tes camarades qu’ils avaient eu tort, qu’ils se trompaient. Mais non, ils ont eu tout à fait raison…
Je t’ai rencontré, toi. La seule chose que je voudrais que tu m’offres c’est un échange véritable. On n’a pas encore eu cet échange. J’en ai follement envie. Je n’ai pas voulu mélanger cet échange-là, potentiel, avec des rapports sexuels et la politique… Tu voudrais toi un rapport sexuel que tu imagines bouleversant, et qui submergerait tout. Je m’en méfie. En raison de ce qui s’est passé avec ton fils aîné, ta femme, et toi. C’est trop compliqué. Un rapport sexuel raté peut fermer tout échange. Si j’étais plus jeune, je me serais précipitée sur toi, sans me poser de questions, au risque qu’on se fasse tous très mal. Laisse-moi du temps, laissons passer l’été.
Essaye plutôt de consolider ton couple, d’y voir plus clair. Si ça n’est vraiment pas possible, on verra. Mais j’ai le sentiment que tu n’as pas essayé.
Je n’ai pas envie de tenter à nouveau de vivre le quotidien avec un homme. Pourtant j’imagine que cela pourrait être très doux, plein de poésie, et que c’est là que se trouve l’amour, dans des gestes très simples, si tout est clair pour chacun. En fait je n’ai jamais vécu cela ! Cela a toujours été conflictuel.
J’ai encore trop de problèmes et toi tu en as des tonnes à cause de ton fils aîné. Excuse-moi d’évoquer cela, mais Fanny m’en a parlé…
Je t’écris trop longuement.
Je viens samedi à midi comme prévu chez vous. J’ai dit à Fanny que j’apportais une tarte.
Je t’embrasse.
Maud
PS :
L’OTAN a bombardé la Serbie sans mandat de l’ONU pour en finir avec la guerre contre le Kosovo menée par Milosevic, le 24 mars 1999. C’est demain...