Chapitre 2 : Darlan, touché, coulé.
Mes élèves, m’invitent le samedi, à fêter mon anniversaire dans « notre repaire de The Golden Fleece ». 22 ans, déjà majeur depuis un an, mais pas toujours responsable, comme pourrait le dire ma sœur Jacqueline. Je n’ai pas vraiment le cœur à festoyer, Mathilde me manque, alors que nous ne sommes séparés que depuis trois semaines à peine. Pour l’occasion, les gars se sont cotisés pour m’acheter une pipe. Il parait qu’avec ma moustache naissante, ça me donne un côté british. Au fil de la soirée et après quelques pintes de bière, je finis par être pris dans l’ambiance.
Nous fêtons également, la validation d’Edgar Jacob officiellement « chiffreur télégraphiste ». Son départ pour la France doit s’organiser dans le courant de la semaine à venir. La France justement, occupe pleinement la conversation de la soirée. Les marins français se sont sabordés, la veille dans la rade de Toulon. Le débat contradictoire entre nous, fait monter le ton de la discussion. 2 cuirassés, un croiseur cuirassé, 7 croiseurs, 29 destroyers et 2 sous- marins, reposent désormais par le fond. Seuls, les sous-marins « Casabianca », « Le Glorieux » et « Marsouin » au prix d’une audace folle, parviennent à échapper au barrage de mines tendu par les allemands à l’entrée du port. (Ils rejoignent trois jours plus tard, le port d’Alger).
Dans notre groupe, une partie décrit la situation comme la seule possible, pour éviter que la flotte ne tombe aux mains des allemands. D’autres regrettent, que les marins ne se soient pas battus jusqu’au bout pour l’honneur du drapeau.
Churchill, lui-même avait espéré un moment que la marine française pencherait du côté des alliés : « Je ramperais sur des kilomètres pour rencontrer l’amiral Darlan, malgré la haine que je lui porte, pour le convaincre de mettre sa flotte à notre disposition ! »
Les avis ne sont pas tranchés, comme celui de l’amiral Jean Laborde, commandant en chef. Pendant que Darlan recommande à l’armada de rejoindre l’Afrique du Nord, Laborde, attend confirmation du Maréchal Pétain. Tous deux pensaient que l’occupant ne saisirait jamais des navires. Peine perdue les allemands avaient bien prévu de capturer la flotte intacte.
Pour rassurer Drouot, je lui confirme que les quatre stagiaires restants seront opérationnels pour Noël. Cette nouvelle est d’autant mieux venue, qu’avec l’occupation à 100% du territoire français, les principaux réseaux de résistance de la zone sud, comme « Combat », « Libération », et « Franc-Tireur », ont un besoin de plus en plus pressant de transmission.
Alors que l’armée d’armistice de Vichy, est officiellement dissoute le 1er décembre, ses meilleurs éléments en profitent pour rejoindre l’armée secrète. À Alger, l’Amiral Darlan exploite la situation pour créer un Conseil Impérial, considérant le Maréchal Pétain, comme prisonnier des allemands. Pour se faire, il s’adjoint, le général Bergeret, ex-secrétaire d’État de l’Air de Vichy, le général Giraud assume le commandement des forces armées. Eisenhower, totalement imperméable aux subtilités de la politique française, considère l’amiral comme chef d’État. En coulisse, pourtant Roosevelt dit que l’amiral n’est « qu’un fruit mûr » que les américains laisseront tomber quand il sera pressé.
La conversation, revient aux oreilles de l’amiral, qui contre-attaque, en affirmant dans un courrier « sa volonté de cesser ses fonctions le jour où la souveraineté française sera un fait accompli ». Cette lettre semble porter ses effets et dans le petit jeu politique qui se trame,
Eisenhower continue de se montrer aimable, avec Darlan. De Gaulle et Churchill, sont pour une fois d’accord, l’amiral « a trop de casseroles au cul », de son côté Giraud, n’a pas le poids politique nécessaire. Néanmoins, le premier ministre anglais, pour ne pas froisser l’allié américain, refuse de soutenir officiellement le Chef de la France Libre, pour prendre la succession de François Darlan.
De Gaulle, ne peut pas rester inactif, avec l’accord de Churchill, il charge le général François d’Astier, frère d’Emmanuel chef du réseau « Libération », de faire un rapprochement avec Giraud, entre les gaullistes et la résistance intérieure. D’Astier s’envole pour Alger avec 38 000 dollars. Darlan, considère naturellement qu’il s’agit d’un défi à son autorité et fait tout pour s’opposer. Il apprend l’atterrissage du général à Maison Blanche et charge la police de surveiller ses allées et venues. Parmi les deux patrons de la police, nous retrouvons la commissaire Achiari* et…Henri d’Astier, son autre frère. Le général d’Astier, peut poursuivre tranquillement sa mission et prendre contact à l’hôtel Aletti avec Murphy le consul américain.
Dimanche 20 décembre, une entrevue est organisée entre François d’Astier et Ike Eisenhower à l’hôtel Saint Georges. Le français, demande à l’américain, de lui donner l’autorisation de parcourir l’Afrique du Nord et l’Afrique occidentale, pour pouvoir rassembler les gaullistes. Ike, botte en touche et lui demande de se rapprocher de Darlan.
À Londres, la France libre et le BCRA, s’efforce de se tenir au courant, au jour le jour de l’évolution de la situation. Passy dans son intervention hebdomadaire, ne manque pas de nous tenir informé. Au milieu de ces incertitudes, nous sentons bien qu’une étincelle, peut faire basculer la situation dans un sens ou dans l’autre.
De son côté, Laval ne reste pas dans l’ombre et déclare à la presse : « Je renverserai impitoyablement tout ce qui sur ma route, m’empêchera de sauver la France ». Dans le même temps, l’Allemagne augmente les frais d’occupation journaliers, les faisant passer de 15 à 25 millions de Reichsmarks.
Darlan, dont l’autorité s’épuise aux yeux de tous, finit par obtenir l’expulsion de François d’Astier le 23 décembre. L’étincelle attendue, enflamme bientôt la polémique. Jeudi 24 décembre, à 15h30, l’amiral escorté par le commandant Hourcade*, son officier d’ordonnance, pénètre dans son bureau du palais d’Été. Deux coups de feu claquent et pendant qu’Hourcade, se précipite dans la pièce, un jeune homme cherche à s’enfuir. Une échauffourée, oppose les deux hommes. Alors que le commandant se blesse dans la bagarre, deux spahis de garde, parviennent à maîtriser l’assaillant.
L’amiral toujours vivant, est évacué rapidement, pour être conduit dans le même hôpital où son fils se fait soigner. À peine admis en salle d’opération, Darlan décède des suites de ses blessures.
Sa succession, s’organise dans les heures qui suivent. Le général Noguès* assure l’intérim, pendant que le Général Mark Clark, adjoint d’Eisenhower, propose qu’Henri Giraud prenne le pouvoir. Les américains, imposent un blackout médiatique sur l’événement et ordonnent à la radio, de mettre l’axe en responsabilité de l’attentat.
La police, procède à l’interrogatoire du présumé coupable. Il présente des papiers au nom de Borand. L’enquête menée par le commissaire Garidacci*, découvre rapidement qu’il s’agit d’une fausse identité. L’individu s’appelle en réalité Fernand Bonnier de la Chapelle*, il a 20 ans, son père travaille comme journaliste à « la Dépêche d’Alger ». Dans une première déclaration, il déclare ne pas avoir agi seul, mais pour le compte de l’abbé Cordier*, qui lui aurait procuré l’arme et le plan du bureau. Henri d’Astier, Secrétaire-adjoint aux Affaires politiques au Haut-Commissariat, serait la tête pensante.
En prononçant le nom « d’Astier », Bonnier envoie un pavé dans la mare. Sans attendre le 25 décembre, jour de Noël, Fernand Bonnier est présenté devant le tribunal de la 19e région...