Désir et projections
Tout de même, c’est quand on dit à quelqu’un : « Je ne te reconnais plus » qu’on commence véritablement à le connaître. La tragédie de beaucoup de couples qui se forment avec la seule passion ou le seul désir pour base est là : au début, on n’ose pas se regarder ; et à la fin, on ne peut plus se voir.
Imaginons un tailleur qui ait fait un costume pour son client. Celui-ci vient l’essayer, et il ne lui va pas. Que dirions-nous si le tailleur voulait tailler dans le client ? Il faut au contraire qu’il retouche le costume. De même, pourquoi reprocher à l’autre de ne pas être conforme à l’idée qu’en solitude et loin de lui on s’en était fait ? Nous devrions au contraire retoucher le costume, et réviser ce que nous avions projeté sur lui. Il n’est pas conforme à nos rêves ? Soit. Retouchons-les.
Si l’on n’a pas cette sagesse, qui consiste à adapter notre regard à ce qu’est l’autre objectivement, indépendamment du prisme diffractant à travers lequel nous l’avons vu au début, l’amour apparaîtra à la fin comme un mirage, et pourra lui succéder son exact contraire, le mépris. Voyez comment Emma en le comparant à son amant en vient à mépriser son mari, un fort brave homme pourtant, dansMadame Bovary de Flaubert :
Cette tendresse, en effet, chaque jour s’accroissait davantage sous la répulsion du mari, et plus elle se livrait à l’un, plus elle exécrait l’autre ; jamais Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés, l’esprit aussi lourd, les façons si communes qu’après ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. (XII)
Et aussi, voyez dansAnna Karénine de Tolstoï, ce que finit par penser Anna :
Elle n’éprouvait plus envers son mari que la répulsion du bon nageur à l’égard du noyé qui s’accroche à lui et dont il se débarrasse pour ne pas couler.
Le mépris est le sujet du roman de Moravia qui porte ce titre, ainsi que du film de Godard qui en a été tiré (1963). C’est aussi le sujet du film de Sam Mendes,Les Noces rebelles (2008). L’épouse en arrive à mépriser son mari, qui ne correspond pas à l’image idéale qu’elle s’en était faite dans les premiers temps de leur idylle. Évidemment le mari ne comprend rien à ce revirement soudain. Aucun des deux ne reconnaît l’autre, et s’enchaînent les scènes de reproches mutuels, sans qu’il y ait possibilité de mise à plat objective de la question. C’est, hélas !, le sort pathétique de beaucoup de couples.
Ces rêves que nous nous faisons de l’autre sont sans doute inévitables, très séduisants aussi, mais ne permettent sans doute pas de fonder une relation solide dans la durée. Ce sont en vérité des projections que nous faisons sur l’autre, sans égard à ce qu’il est lui-même et aussi à ce que nous lui devons. Souvent par exemple nous attendons que l’autre change pour l’aimer, alors que l’autre attend que nous l’aimions pour changer.
Deux illusions existent, dangereuses et symétriques, fruits toutes deux de projections. Les femmes veulent changer les hommes, les hommes ne veulent pas que les femmes changent – comme il se voit dansSueurs froides (Vertigo) d’Hitchcock.
La tyrannie du mental
Cette question est fondamentale, et éclaire singulièrement l’expérience amoureuse.
Le monde extérieur à nous est ordinairement notre représentation, l’image que nous nous en faisons, et tout notre monde mental est fait de projections (lesvrittis, en sanskrit). Toutes les sagesses et spiritualités du monde nous mettent en garde contre elles, et nous invitent au contraire à voir objectivement, devant nous,ce qui est, toutes projections mises de côté. D’habitude elles nous asservissent et nous parasitent. Nous suivons rêveusement et passivement nos pensées comme singes se balançant dans les branches d’un arbre, au lieu de nous centrer et concentrer par exemple sur le seul réel présent constatable, sur le seulhic et nunc (ici et maintenant). Ces pensées qui sautent caractérisent ce qu’on appelle notremonkey mind (esprit de singe). Elles sont du domaine de l’imaginaire, et le salut vient, nous disent les sages de toutes les traditions, de la destruction de notre mental, de toutes les supputations, nœuds et crispations qui asservissent et paralysent notre psyché : « Je pense qu’il pense que je pense, etc. » La méditation de pleine conscience (mindfulness) peut permettre de les éloigner. – Pour avoir des exemples de ces « crampes mentales » voyezNœuds, du psychiatre Ronald Laing.
Ainsi à force de suppositions sur les choses et les êtres nous fuyons la réalité, et très souvent nous nous mettons nous-mêmes à la torture, nous sommes nos propres bourreaux :heautontimoroumenoi. C’est pourquoi tous les sages disent : Si ton mental vit, tu meurs. Si ton mental meurt, tu vis.
Ce qui est vrai du salut spirituel en général l’est aussi de la bonne santé psychologique et relationnelle. Ainsi dans certains couples où il n’y a pas de vrai dialogue, il arrive que chacun se contente de supputer mentalement et isolément ce qu’éprouve l’autre, sans le lui demander expressément. Par exemple si l’un est inhibé par la peur, et s’il fait part à l’autre des doutes qu’il éprouve quant à lui sur la durée de la relation, ce dernier le croira même s’il pensait lui-même à cet instant qu’elle pouvait durer. Tant la peur est contagieuse ! S’achèvera alors une relation qui, sans projection de ce type, aurait pu bien fonctionner.
Malheureusement, cette position n’est pas toujours possible à tenir, et il est très difficile, dans toutes les relations que nous nouons avec les autres, de ne pas projeter. Cela va du plus anodin au plus catastrophique.
L’amour parental
C’est ici le cas d’évoquer l’amour parental. Il peut être meurtrier, quand il n’est fait que de projections instrumentalisantes. « Mets ton pull, j’ai froid ! », disent certaines mères possessives à leurs enfants, qu’ainsi elles vampirisent et dévorent. Elles oublient ce que dit Gibran dansLe Prophète, dans une remarque qui peut initier à l’amour mature :
Vos enfants ne sont pasvos enfants…
Ce qu’on appelle en rhétorique une antanaclase, ici le miroitement de sens sur le possessif qui prend une autre valeur à la seconde occurrence, montre que si nos enfants naissent de nous, ils ne sont pas nous, ils ne nous appartiennent pas. « Tu n’es qu’une partie de moi », dit la mère à sa fille dans le filmFamily life, de Ken Loach (1971) : il n’est point étonnant que la folie, la schizophrénie en ce cas, habite la jeune fille.
On a un autre cas des catastrophiques projections parentales dansMort d’un commis voyageur, d’Arthur Miller : le père écrase son fils sous les espoirs qu’il place en lui, et cause finalement son échec, car il ne veut pas le voir tel qu’il est, un être ordinaire, comme son fils le lui représente à la fin de la pièce. Et peut-être, comme on le voit dans cette pièce, l’enfant le plus équilibré est celui dont les parents ne se sont pas trop occupés.
Sachons donc aimer nos enfants sans projeter sur eux nos rêves déçus. Essayons de les voir tels qu’ils sont, ne faisons pas d’eux des monstres que les adultes fabriquent avec leurs regrets.
La fuite dans l’imaginaire
Peut-être le désir, dans cette façon de le vivre au moyen des projections, mène-t-il à la mythomanie, à ce que Jules de Gaultier appelait, à partir du roman de Flaubert, lebovarysme. C’est une sorte de folie aveuglante, qui occupait déjà l’esprit de Don Quichotte rêvant à Dulcinée : la voyant même dans le roman de Cervantès telle qu’elle est, une souillon, il refuse de la voir ainsi et dit à son valet Sancho qu’elle a été « enchantée ».
L’erreur est de se laisser influencer, comme lui, par la fréquentation de certaines œuvres, ou certaines lectures, qu’on projette dans la vie...