Chapitre I : Mon ami Pierrot
LE PRESENT DE PIERRE
Pierre est un garçon qui aime le calme. Il passe souvent quelques heures, le soir, à méditer avant de se coucher. Déjà, vers seize et dix-sept ans, il s’endormait mal. Trente-six ans après, il a pris le parti de s’accorder ces quelques heures du silence de la nuit dans son HLM, dans son fauteuil, sur des musiques douces (« soft music », dit uneweb radio avec un mauvais accent anglais), plutôt que de se mettre devant un écran de télé aux profusions d’images, de publicités et de sons disharmonieux.
Ainsi, même s’il ne croise pas grand monde dans la journée, quand il sort de chez lui, avec ou sans sa compagne, ils ont tous les deux toujours l’esprit gai et enjoué et ne ratent pas une plaisanterie à ajouter avant de quitter leur conversation. Que cela soit audrive ou chez le buraliste d’eliquide, il y a toujours un mot pour rire, pour montrer leur gratitude à un vis-à-vis agréable.
Ce besoin de méditation se fait de plus en plus sentir dès l’automne. Sans activité passionnante, il approche de la retraite après de nombreuses difficultés professionnelles et se demande ce qu’il va faire, moins allant physiquement et aussi moins inspiré pour faire les choses, désabusé par la vie, par son père qui lui a notamment retiré toutes ses passions, dont la culture, et les administrations ne lui ayant que très rarement porté chance.
Ce serait même l’opposé : dernièrement, il a été contraint d’arrêter le travail sur son site de vente de petits jouets peu coûteux mais choisis et va sans doute renoncer à payer annuellement ce site ainsi que celui de l’Amusant Musée1, qui lui avait demandé tant d’heures de « consécration », chez lui, jour et nuit, ou chez son meilleur ami, décédé il y a deux ans et un mois, ou encore dans les hôtels où il dormait la veille des spectacles d’objets en maison de retraite, spectacles de l’Amusant Musée pour faire travailler la réminiscence, l’attention, mais aussi les joues de larges sourires ou les visages d’émerveillement.
ENTRE TOURS ET BRUXELLES
Pierrot dans le fief sabolien
Le soir, pour démarcher les maisons de retraite (deux mille enveloppes en septembre, deux mille en février), s’il ne faisait pas l’allerretour dans la nuit pour venir me voir à cinquante kilomètres de chez lui, il imprimait lesprospectus sur ses machines jet d’encre, veillant à l’approvisionnement en papier comme en encre. Car c’était tout un cirque pour imprimer les pages quinze par quinze. De plus, après lerecto, il fallait faire leverso sans se tromper de sens (haut et bas) pour approvisionner l’imprimante.
« Canon,you can »… oui, mais difficilement ! En fait, il fallait avoir l’œil sur le résultat car, bien sûr, les cartouches étaient séparées du fait de l’obligatoire disproportion de couleurs donc d’encres dans la page. Il essayait d’utiliser chaque cartouche de couleur jusqu’à ce qu’elle soit épuisée. Durant une maintenance d’une des deux machines encore sous garantie, le réparateur, voyant le nombre de pages tirées enregistré quelque part, lui avait dit n’avoir jamais vu une imprimante si bien rentabilisée.
Plus tard, il s’est décidé à acheter à crédit une machine laser couleur de qualité professionnelle, dont le toner, une fois sur le papier, ne tachait pas à la moindre humidité et qui demandait aussi beaucoup moins d’entretien et de temps. Ce temps libre, il pouvait le consacrer à l’impression des enveloppes et à faire des ajouts ou mises à jour de sa base de données d’adresses. Il fallait le rembourser, ce crédit, et disposer d’une vraie imprimante payée !
Le spectacle pour les enfants n’avait jamais, lui, été rentabilisé. Pourtant, il s’était, par les pages jaunes des bottins qu’il commandait au début, plus tard par lenet, créé une base de cinq mille adresses d’écoles primaires et maternelles.
Pourquoi, si les enveloppes étaient à faire soi-même, ne pas faire imprimer leprospectus ? Parce que la réussite du spectacle n’était pas garantie, la fidélisation non plus et SURTOUT, le comédien principal, son père, même si au coffre robuste et à la voix qui porte, était un homme de plus de soixante-dix ans, qui avait fait un cancer de la prostate et un AVC. Faire un gros investissement en passant par un imprimeur, il ne pouvait se le permettre, d’autant plus que les tarifs affichés démarraient bas et qu’il fallait pouvoir les adapter comme améliorer ceprospectus, principale source de revenus hors saison du musée.
Pierrot, je l’appelais ainsi, me disait tout, car j’étais son confident, jusqu’à ses angoisses d’avoir les quatre cents à huit cents kilomètres à faire par jour en semaine bleue2 et les installations-spectacle-rangement dans la voiture bondée. La grosse difficulté était peut-être, avec ses crises de mal-être, qui ne l’empêchaient pas d’agir mais de se concentrer, lui demandant de tripler l’effort pour atteindre l’objectif, de mériter un cachet, et enfin, souvent tard, de rentrer soi et son trésor d’objets intacts au bercail ou à l’hôtel.
Le père se laissait porter par le fils qui, avec toutes ces responsabilités, profitait peu des dépaysements.
Je l’ai vu avec certaines de ses crises, chez moi, occasionnellement, et ne savais comment l’en défaire, sinon lui procurer du calme complet. Elles étaient certainement aussi pénibles que mes crises d’épilepsie étaient dangereuses, car elles duraient parfois des heures.
Près de son père, sans doute grâce à l’habitude qu’ils avaient l’un de l’autre et aussi à un bon travail d’équipe bien défini et rodé, il avait peu de crises d’angoisse et le rôle duclown triste lui revenant, cela était moins inquiétant.
Je me souviens qu’un jour, mangeant aukebab à une terrasse, le bruit incessant des voitures et une mauvaise fréquentation croisée, que l’on supposait être undealer, m’avaient tellement troublé qu’il l’avait ressenti et m’avait proposé de rentrer. Ce jour-là, nous étions partis avec nos compagnes mais sans voiture, et mon épilepsie « montait » en même temps que je peinais à rejoindre la maison.
Pierrot, de sa corpulence de la quarantaine d’années et de son mètre quatre-vingt-six, m’a entouré de ses bras par la taille et m’a soulevé. J’étais tellement surpris de son geste et de sa force que cela a dû enrayer la mauvaise mécanique de mon cerveau et, comme « déconnecter de ma contrariété », « le circuit était rétabli » : reposé au sol, je sentais cette énorme fatigue que lui devait connaître durant et après ses crises un peu pour les mêmes raisons, mais je n’étais plus tremblant du gros souci maintenant passé.
Sa compagne nous a peu après rejoints. Connaissant mes crises qui m’avaient valu notre séparation – en effet, elle avait longtemps été ma conjointe et devenait progressivement la sienne –, car j’ai longtemps refusé de prendre mon traitement régulièrement, elle était revenue rapidement avec le bon médicament et je m’en suis retrouvé complètement soulagé.
Oui, pardon, j’ai oublié de me présenter, je décris Pierrot comme si c’était moi, mais je vous dirai peut-être plus loin pourquoi tant de détails sur lui. Disons juste que ma vie n’était pas passionnante avant lui et que je vivais à travers lui et ses confidences.
Il lui est même arrivé de venir me demander secours, pour une fois de jour et, sentant que sa voix était trop troublée, quand il m’a demandé une de mes Gitane, je la lui ai accordée, comprenant bien que face à un tel dilemme, une telle pression, j’étais impuissant.
Un sevrage trop difficile après vingt ans de traitement
Pierrot, ce jour-là, pour la première fois de sa vie, avait dû porter la main sur quelqu’un, et ce quelqu’un, c’était son père, lui aussi une force de la nature. Cet homme l’avait fait travailler sept jours sur sept...