CHAPITRE II
De mon mariage
BALZAC :Pour elle [la femme], se marier, c’est être appelée du néant à la vie.
Examinons d'abord ta version, Gustave, puisque, jusqu’au lendemain de mon mariage, tu m’assignes au silence.
Au tout début, tandis que Charles se rend à la ferme des Bertaux pour soigner mon père qui s’était cassé une jambe, en chemin,innocemment, ilapprit que M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés.
Peu crédible… Mais passons.
Lors de ma première rencontre avec mon futur époux, c’est lui qui envahit tout l’espace : il observe la bâtisse,une ferme de bonne apparence.
Puis il m’aperçoit :une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu’elle fit entrer dans la cuisine où flambait un grand feu.
Pardonne-moi Gustave, mais il me semble assez improbable que Charles ait connu lemérinos, cette laine de mouton onéreuse et recherchée, dont la fabrication n’avait débuté en France qu’au début du XIXème siècle.
Ce détail atteste sans doute de mon goût du luxe et de l’élégance, mais surtout, à mes yeux, de ton interventionnisme, Gustave. D'emblée, tu me jettes en pâture au lecteur :"Regardez cette précieuse !", souffles-tu.
Il est vrai que ma réputation était déjà bâtie - vue par la première jeune Madame Bovary :la fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! Allons donc ! Leur grand-père était berger […] ce n’est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l’église avec une robe de soie, comme une comtesse.
Le mérinos devait donc plutôt être un indice de ma superficialité.
Cependant, la perception de Charles s’affine :il fut surpris de la blancheur de mes ongles taillés en amande.
Rapidement, hélas, la ruralité vient ternir ce trait de délicatesse. Tu rapportes, Gustave, quema main pourtant n’était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Charles se montre soudainement bien raffiné… Mais la messe est dite : il s’agit bien de mains de paysanne - quoique sensuelle !
Restent mes yeux, je cite :ce qu’elle avait de beau,quoiqu’ils fussent bruns, c’est-à-dire banals, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement avec une hardiesse candide.
Tout mon personnage s’annonce dans cet oxymore : audace et naïveté.
Ensuite, lorsque Charles redescend dans la salle principale, il remarque son agencement, plutôt original et hétéroclite pour une ferme :une indienne, une odeur d’iris, une tête de Minerve, mais cela ne lui inspire visiblement aucune réflexion.
Je suppose que ces objets étaient également censés annoncer mes futurs achats, qui le perdraient - mais lui n’y a rien vu de particulier, sinon peut-être les preuves d’une maison bien tenue.
Une phrase, au style indirect libre, me donne presque la parole :Mademoiselle Rouault ne s’amusait guère à la campagne. Mais tu ne cherchais pas à ce que le lecteur me découvre à travers ces mots : au contraire, il s'agissait ici pour toi, Gustave, de parachever la première impression négative que tu voulais donner de moi - un deuxième élément constitutif, préparatoire...
En fait, tu pointes immédiatement du doigt mon désarroi quant à mon milieu d’origine, qui, selon toi, comme aux yeux de la plupart des hommes de ton époque, n'avait pas lieu d'être, pour une femme.
Puis vient - bien sûr - le regard concupiscent de Charles :mes lèvres charnues, mon cou, mes cheveux, mes pommettes roses et ce, malgré une légère dissonance :un lorgnon d’écaille, passé entre deux boutons du corsage, comme un homme.
Peu importe, il n’y prête pas non plus attention. Ce signe attirera, en revanche, celle de certains lecteurs, comme ce cher Baudelaire.
Et l'anecdote de la cravache vient rapidement accaparer, aguicher le lecteur : tandis que ce maladroit Charles a échappé l’objet de ses mains gourdes, je me penche obligeamment pour le récupérer derrière des sacs de blé : alors ilsentit sa poitrine effleurer mon dos,courbé sous lui.
Quelle élégance !
Moi, bien sûr, je me contente d’être...toute rouge.
Les jours et les semaines suivantes, Monsieur Bovary n’a de cesse de revenir à la ferme, ne cherchantpoint à se demander pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. De toute manière, Charles ne réfléchit jamais beaucoup.
L’idée du mariage, c'est mon père qui l’envisage le premier. Il veutse débarrasser de moi, qu’il jugeinutile. Puis mon futur épouxse demande ce que je deviendrais, si je me mariais, et à qui ? Hélas ! le père Rouault était bien riche, et moi si belle !
La jalousie, la peur de manquer, la frustration et l’intérêt… Telles ont donc été les motivations de Charles. Mais personne ne les a relevées ! Quant à son étroitesse d'esprit, elle lui ôte toute lucidité et son vœu tourne à l'obsession :ma figure revenait toujours se placer devant ses yeux : « Si tu te mariais pourtant ! si tu te mariais ! », pensant qu’après tout l’on ne risquait rien.
Quel pleutre !
Ils s’arrangent ensuite entre hommes, et je prépare évidemment mon trousseau, avec des dessins de mode.
Ainsi, jusqu’au moment de mes noces, je ne suis vue qu'à travers le prisme du regard des autres : le patriarcat matérialiste du vieux, la jalousie et les quolibets de la première Madame Bovary, la concupiscence et la convoitise de l’officier de santé.
A présent, je vais enfin oser écrire ce que j’ai pensé de ces premières rencontres et de cette idée de mariage - avec laquelle Gustave, tu m’avilis dans ta conclusion hâtive, malsaine et vulgaire, à la fin de ton chapitre sur ma soi-disant éducation"romantique" :l’anxiété d’un été nouveau, ou peut-être l’irritation causée par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu’elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors s’était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques.
Ridicule.
Entre ces deux moments que sont la rencontre et la déception juste après la noce, je vais nuancer tes clichés, mon cher Gustave.
Avant même de rencontrer Charles, j’ai fantasmé sur sa personne - tu ne pouvais l’ignorer - lorsque j’avais dû le prévenir en urgence de l’accident de mon père. En effet, j'avais subtilementapposé un petit cachet de cire bleue etenveloppé la lettre dans un chiffon.
Admirative de sa position denotable - je ne connaissais pas encore la différence entre un médecin et un officier de santé -, j’espérais que mes marques de délicatesse le toucheraient.
Mais il n’y a été guère sensible puisqu’il a décidé d’envoyer unvalet d’écurie prendre les devants, afin d’éviter tout inconvénient matériel.
La première fois que je l’ai aperçu, je l’ai trouvé à la fois charmant et ridicule.
Rappelons que je sors du couventfort désillusionnée, n’ayant plus rien à apprendre, ne devant jamais plus rien sentir.
Cependant, j’ai remarqué l’éternelle et célèbrelaideur muette de son couvre-chef, et elle m’a émue. J’ai également été touchée par sa simplicité, sa politesse, son affabilité.
Quoique je l’aie trouvé quelque peu grossier, j'ai cru que cet homme était capable de progrès et que je parviendrai à le désépaissir. J’admirais son rang de « médecin », son art qui avait guéri mon père. Et l’idée de l’épouser générait évidemment des espoirs de...