Parmi les deux cents élèves qui, en 1860, étaient internes au collège de S***, se trouvait un camarade dont la vie m’a paru assez intéressante pour en faire le sujet d’une étude de mœurs contemporaines.
Lucien Rambaud, qui faisait cette année-là sa quatrième, était, je dois l’avouer, un assez médiocre élève.
Cette classe, dans laquelle on commence à s’imprégner la cervelle des rudiments de la langue d’Homère, est sans conteste la plus ingrate, la plus ennuyeuse de tout le cours d’études classiques. Comme la majeure partie du travail y consiste dans un effort constant de la mémoire, cette année-là est extrêmement redoutée du liseur et des paresseux. Aussi notre ami Rambaud, qui préférait de beaucoup lire et rêver que passer des heures en tête-à-tête avec les maussades verbes contractés, ou déterrer le sens des racines grecques sous un fatras de mots quelquefois apparemment contradictoires, passa-t-ilen silence la plus grande partie de ses récréations. Il avait, du reste, pris l’immuable détermination de ne travailler que tout juste assez pour ne pasdoubler sa classe.
– Tu ne saurais croire comme j’aime lire, me disait-il un jour où son professeur, habituellement impitoyable envers lui, avait sans doute oublié de le mettre en retenue. Or, comme je lis et à l’étude et en récréation, au lieu d’y apprendre bêtement la leçon qui m’a valu mon pensum, ce n’est pas moi qui suis le volé, c’est le professeur.
Lucien avait seize ans. Il était petit, frêle ; il avait les yeux noirs, vifs, le front haut, le teint pâle. Autant par suite du repos forcé où le tenait son maître, que par indifférence pour les amusements du collège,