DEUXIÈME PARTIE. VINGT ANS APRÈS
Arcachon, 2 juillet 1914.
J’ai pris avec moi ce cahier comme on emporte un ouvrage de broderie, pour occuper le désœuvrement d’une cure. Mais, si je recommence à y écrire, ce n’est hélas plus pour Robert. Il croit désormais connaître tout ce que je peux sentir ou penser. J’écrirai afin de m’aider à mettre un peu d’ordre dans ma pensée ; afin de tâcher d’y voir clair en moi-même, considérant, comme l’Émilie de Corneille
Et ce que je hasarde et ce que je poursuis.
Quand j’étais jeune, je ne savais voir dans ces vers que de la redondance ; ils me paraissaient ridicules, comme souvent ce que l’on ne comprend pas bien ; comme ils paraissent ridicules et redondants aujourd’hui à mon fils et à ma fille, à qui je les ai fait apprendre. Sans doute faut-il avoir un peu vécu pour comprendre que tout ce que l’onpoursuit dans la vie, l’on ne peut espérer l’atteindre qu’enhasardant précisément ce qui parfois vous tient à cœur. Ce que je poursuis aujourd’hui, c’est ma délivrance ; ce que je hasarde, c’est l’estime du monde, et celle de mes deux enfants. L’estime du monde, je m’efforce de me persuader que je n’y tiens guère. L’estime de mes enfants me tient à cœur plus que tout ; en écrivant ceci, je le sens mieux que jamais. Au point que j’en viens à me demander si ce n’est pas surtout pour eux que j’écris ces lignes. Je voudrais que, plus tard, s’il leur arrive de les lire, ils y trouvent une justification, ou du moins une explication, de ma conduite, que sans doute on leur apprendra à juger d’un œil sévère, à condamner.
Oui, je sais, et je me répète sans cesse, qu’en quittant Robert je vais me donner en apparence tous les torts. Sans connaître rien aux lois, je puis craindre que mon refus de continuer à vivre sous le même toit que lui n’entraîne la déchéance de mes droits maternels. L’avocat que je veux consulter dès mon retour à Paris m’indiquera les moyens d’éviter cela, qui me serait intolérable. Je ne puis consentir à ne plus avoir mes enfants. Mais je ne puis davantage consentir à vivre plus longtemps avec Robert. Le seul moyen pour moi de ne pas en venir à le haïr c’est de ne plus le voir. Oh ! de ne plus l’entendre surtout… En écrivant ceci je sens bien que je le déteste déjà ; et, si odieuses que me paraissent à moi-même ces paroles, il me semble que c’est par besoin de les écrire que j’ai rouvert ce cahier. Car ceci je ne puis le dire à personne. Je me souviens du temps où Yvonne n’osait point me parler, par crainte d’assombrir mon bonheur. À présent c’est à moi de me taire. Au reste, me comprendrait-elle ?… Son mari plutôt, lui qui d’abord m’avait paru si égoïste, si vulgaire, et que je sais à présent plein de cœur. J’ai parfois surpris, chez cet homme vraiment supérieur, un indéfinissable ton de mépris en face de Robert ; comme, par exemple, lorsque Robert, rapportant un dialogue où naturellement il se donnait le beau rôle, après avoir cité complaisamment ses propres paroles, a ajouté :
– C’est ce que j’ai cru devoir lui dire.
– Et lui, qu’a-t-il cru devoir te répondre ? – a demandé le docteur Marchant.
Robert, un instant, a paru quelque peu désarçonné. Il sent que Marchant le juge, et cela lui est très désagréable. Je crois que c’est par égard pour moi que Marchant retient sa moquerie, car je l’ai vu parfois prodigieusement mordant à l’égard de certaines suffisances qu’il ne pouvait se retenir de dégonfler. Il n’est certainement pas dupe des phrases sonores de Robert. Il m’est même arrivé de penser que, sans son affection pour moi, il aurait depuis longtemps cessé de le fréquenter. Et ce soir-là j’ai été comme soulagée de comprendre que je n’étais pas se