: André Gide
: Amyntas
: Books on Demand
: 9782322421459
: 1
: CHF 3.50
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: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
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: 120
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Ce document reproduit les notes prises par Gide lors des séjours successifs qu'il fit en Afrique de 1896 à 1904. On y trouve tel événement notable de la journée, telle image qui a ravi l'auteur, tel parfum qui le troubla ou encore telle réflexion que ses lectures lui inspirèrent.

André Gide est un écrivain français, né le 22 novembre 1869 à Paris 6e et mort le 19 février 1951 à Paris 7e. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1947.

Feuilles de route


MARS-AVRIL 1896

À l’automne d’il y a trois ans, notre arrivée à Tunis fut merveilleuse. C’était encore, bien que déjà très abîmée par les grands boulevards qui la traversent, une ville classique et belle, uniforme harmonieusement, dont les maisons blanchies semblaient s’illuminer au soir, intimement, comme des lampes d’albâtre.

Dès qu’on quittait le port français, on ne voyait plus un seul arbre ; on cherchait l’ombre dans les souks, ces grands marchés voûtés ou couverts d’étoffes et de planches ; il n’y pénétrait plus qu’une lumière réfléchie les emplissant d’une atmosphère spéciale ; ces souks paraissaient, souterraine, une seconde ville dans la ville, – et vastes à peu près comme un tiers de Tunis. – Du haut de la terrasse où P. L. allait peindre, on ne voyait jusqu’à la mer qu’un escalier de blanches terrasses coupées de cours comme des fosses où s’étirait l’ennui des femmes. Au soir, tout le blanc était mauve et le ciel était couleur de rose thé ; au matin, le blanc devenait rose sur un ciel légèrement violet. – Mais après les pluies de l’hiver, les murs végètent ; des mousses vertes les couvrent et le bord des terrasses semble celui d’une corbeille de fleurs.

J’ai regretté la blanche, sérieuse, classique Tunis de l’automne, qui me faisait penser, le soir, errant dans ses rues régulières, à l’Hélène du second Faust, ou à Psyché, « la lampe d’agate à la main », errant dans une allée de sépultures.

On plante des arbres dans les rues larges et sur les places. Tunis en sera plus charmante, mais rien ne la pouvait autant défigurer. Il y a deux ans, la rue Marr, la place des Moutons étaient encore telles qu’on ne s’y savait où transporté, et que l’Orient le plus extrême, l’Afrique la plus secrète n’eussent pas eu, je crois, goût d’étrange plus stupéfiant. Une forme de vie différente et que tout réalise au-dehors, très pleine, antique, classique, établie ; pas de compromis encore entre les civilisations de l’Orient et la nôtre qui paraît laide surtout quand elle veut réparer. – Des plaques de tôle ou des feuilles de zinc remplacent peu à peu les claies de roseau, toitures des souks, et des réverbères répartissent par sursauts la lumière, sur les murs où naguère l’égale clarté des nuits s’épandait, – sur cette grande place des Moutons, sans trottoirs, silencieuse, merveilleuse, où, il y a deux ans, dans la tiédeur des nuits de pleine lune, auprès des troupeaux de chameaux, des Arabes venaient dormir.

– On a fait des trottoirs dans les souks. De l’une des plus belles allées, la base des colonnettes qui soutiennent la voûte est enfouie. Des colonnettes torses, vert et rouge, au chapiteau massif ouvragé. La voûte est blanc de chaux, mais à peine éclairée. Même par les plus splendides journées, ces souks