: André Gide
: Paludes
: Books on Demand
: 9782322421183
: 1
: CHF 3.50
:
: Erzählende Literatur
: French
: 86
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Le narrateur reçoit la visite de son ami Hubert et lui annonce qu'il écrit un livre intitulé Paludes. L'ouvrage s'inspire de deux vers de Virgile à propos de Tityre, le célèbre berger des Bucoliques: celui-ci, bien que possédant un champ «plein de pierres et de marécages», est heureux de son sort. Le narrateur expose ensuite son projet à Angèle, avec laquelle il entretient une morne relation vaguement amoureuse. Il note diverses remarques sur Richard qui, satisfait de la médiocrité de son existence besogneuse, rappelle Tityre. La vie du narrateur est grise, elle aussi. Une exaspérante monotonie préside à tous les maigres événements de ses journées oisives. Ses relations avec les littérateurs qu'il fréquente, aussi bien qu'avec ses amis Hubert et Angèle, sont moroses...

André Gide est un écrivain français, né le 22 novembre 1869 à Paris 6e et mort le 19 février 1951 à Paris 7e. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1947.

ANGÈLE


Mercredi.

 

Tenir un agenda ; écrire pour chaque jour ce que je devrai faire dans la semaine, c’est diriger sagement ses heures. On décide ses actions soi-même, on est sûr, les ayant résolues d’avance et sans gêne, de ne point dépendre chaque matin de l’atmosphère. Dans mon agenda je puise le sentiment du devoir ; j’écris huit jours à l’avance, pour avoir le temps d’oublier et pour me créer des surprises, indispensables dans ma manière de vivre ; chaque soir ainsi je m’endors devant un lendemain inconnu et pourtant déjà décidé par moi-même.

Dans mon agenda il y a deux parties : sur une feuille j’écris ce que je ferai, et sur la feuille d’en face, chaque soir, j’écris ce que j’ai fait. Ensuite je compare ; je soustrais, et ce que je n’ai pas fait, le déficit, devient ce que j’aurais dû faire. Je le récris pour le mois de décembre et cela me donne des idées morales. – J’ai commencé depuis trois jours. – Ainsi ce matin, en face de l’indication : tâcher de se lever à six heures, j’écrivis : levé à sept – puis entre parenthèses : imprévu négatif. – Suivaient sur l’agenda diverses notes :

Écrire à Gustave et à Léon.

S’étonner de ne pas recevoir de lettre de Jules.

Aller voir Gontran.

Penser à l’individualité de Richard.

S’inquiéter à propos des relations de Hubert et d’Angèle.

Tâcher d’avoir le temps d’aller au jardin des Plantes ; y étudier les variétés du petit Potamogéton pourPaludes.

Passer la soirée chez Angèle.

Suivait cette pensée (j’en écris à l’avance une pour chaque jour ; elles décident de ma tristesse ou de ma joie) :

« Il y a des choses que l’on recommence chaque jour, simplement parce qu’on n’a rien de mieux à faire ; il n’y a là ni progrès, ni même entretien – mais on ne peut pourtant pas ne rien faire… C’est dans le temps le mouvement dans l’espace des fauves prisonniers ou celui des marées sur les plages. – Je me souviens que cette idée m’est venue, passant devant un restaurant à terrasse, à voir les garçons servir et desservir les plats. – J’écrivis dessous : « Bon pour Paludes. » Et je m’apprêtai à penser à l’individualité de Richard. Dans un petit secrétaire je serre mes réflexions et incidences sur mes quelques meilleurs amis ; un tiroir pour chacun ; je pris la liasse et je relus :

 

RICHARD

 

Feuille I.

Excellent homme ; mérite toute mon estime.

 

Feuille II.

Par une application perpétuelle, est parvenu à sortir de la grande misère où la mort de ses parents le laissait. La mère de ses parents vit encore ; il l’entoure de ces soins pieux et tendres qu’on a souvent pour la vieillesse ; depuis bien des années pourtant elle est retombée en enfance. Il a épousé une femme plus pauvre que lui, par vertu, et lui fait un bonheur de sa fidélité. – Quatre enfants. Je suis parrain d’une petite fille qui boite.

 

Feuille III.

Richard avait pour mon père une vénération très grande ; c’est le plus sûr de mes amis. Il prétend parfaitement me connaître, bien qu’il ne lise jamais rien de ce que j’écris ; c’est ce qui me permet d’écrirePaludes ; je songe à lui quand je songe à Tityre ; je voudrais ne l’avoir jamais connu. – Angèle et lui ne se connaissent pas ; ils ne sauraient pas se comprendre.

 

Feuille IV.

J’ai le malheur d’être très estimé de Richard ; cela est cause que je n’ose rien faire. On ne se débarrasse pas aisément d’une estime tant qu’on ne cesse pas d’y tenir. Souvent Richard m’affirme avec émotion que je suis incapable d’une action mauvaise, et cela me retient quand parfois je voudrais me décider à agir. Richard prise fort en moi cette passivité qui me maintient dans les sentiers de la vertu, où d’autres, pareils