: André Gide
: Si le grain ne meurt
: Books on Demand
: 9782322422869
: 1
: CHF 3.50
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: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
: French
: 418
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Dans la première partie de ce récit autobiographique. Gide conte son enfance et son adolescence. Fortement marquée par une éducation puritaine, sa prime jeunesse se déroule dans un climat d'austérité religieuse et morale. Gide évoque le souvenir des séjours dans sa famille paternelle, languedocienne, et dans sa famille maternelle, normande. Il retrace le cours chaotique de sa scolarité, perturbée par la mort de son père et une fragilité nerveuse maladive. L'auteur décrit son goût très vif et précoce pour la lecture et la musique (à travers l'étude du piano). Il brosse le portrait des parents, des maîtres ou des amis qui ont compté dans la formation de son caractère et de son esprit. Dans la seconde partie, sont évoqués l'éveil au plaisir et la conquête de la liberté. Le jeune homme s'affranchit peu à peu de l'emprise religieuse et de l'autorité maternelle. Un long périple en Afrique où Gide, atteint par la tuberculose, frôle la mort, constitue l'étape décisive de cette évolution. Il découvre en lui l'empire du désir et se livre à ses premières expériences sexuelles. Comprenant que c'est dans l'homosexualité que sa sensualité trouve son vrai épanouissement, il brave progressivement les interdits de sa conscience puritaine et, sans parvenir tout à fait à faire taire la honte et le remords, il s'adonne au plaisir avec ardeur et bonheur. De retour en France, il a la douleur de perdre sa mère. Peu après, il se fiance avec sa cousine.

André Gide est un écrivain français, né le 22 novembre 1869 à Paris 6e et mort le 19 février 1951 à Paris 7e. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1947.

II


J’imagine le dépaysement de ma mère, lorsque sortant pour la première fois du confortable milieu de la rue de Crosne, elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait que le progrès du siècle eût oublié la petite ville ; elle était sise à l’écart et ne s’en apercevait pas. Le chemin de fer ne menait que jusqu’à Nîmes, ou tout au plus à Remoulins, d’où quelque guimbarde achevait le trimbalement. Par Nîmes le trajet était sensiblement plus long, mais la route était beaucoup plus belle. Au pont Saint-Nicolas elle traversait le Gardon ; c’était la Palestine, la Judée. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue, que les lavandes embaumaient. Il soufflait par là-dessus un air sec, hilarant, qui nettoyait la route en empoussiérant l’alentour. Notre voiture faisait lever d’énormes sauterelles qui tout à coup déployaient leurs membranes bleues, rouges ou grises, un instant papillons légers, puis retombaient un peu plus loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la pierre.

Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et, dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une flore quasi tropicale… Ici je quitte un instant la guimbarde ; il est des souvenirs qu’il faut que j’accroche au passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps que dans l’espace, et par exemple ne saurais dire en quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans doute ma mère était heureuse de lui montrer ; mais ce dont je me souviens avec précision c’est de l’excursion que nous fîmes du pont Saint-Nicolas à tel village non loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture.

Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes qui réverbéraient le soleil, la végétation était si luxuriante que l’on avait peine à passer. Anna s’émerveillait aux plantes nouvelles, en reconnaissait qu’elle n’avait encore jamais vues à l’état sauvage – et j’allais dire : en liberté –, comme ces triomphants daturas qu’on nomme des « trompettes de Jéricho », dont sont restées si fort gravées dans ma mémoire, auprès des lauriers-roses, la splendeur et l’étrangeté. On avançait prudemment à cause des serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous vîmes plusieurs s’esquiver. Mon père musait et s’amusait de tout. Ma mère, consciente de l’heure, nous talonnait en vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes d’entre les berges du fleuve. Le village était encore loin, dont faiblement parvenait jusqu’à nous le son angélique des cloches ; pour s’y rendre, un indistinct sentier hésitait à travers la brousse… Qui me lit va douter si je n’ajoute pas aujourd’hui tout ceci ; mais non : cet angélus, je l’entends encore ; je revois ce sentier charmant, les roseurs du couchant et, montant du lit du Gardon, derrière nous, l’obscurité envahissante. Je m’amusais d’abord des grandes ombres que nous faisions ; puis tout se fondit dans le gris crépusculaire, et je me laissai gagner par l’inquiétude de ma mère. Mon père et Anna, tout à la beauté de l’heure, flânaient, peu soucieux du retard. Je me souviens qu’ils récitaient des vers ; ma mère trouvait que « ce n’était pas le moment » et s’écriait :

« Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés. »

 

Dans l’appartement de ma grand-mère, toutes les pièces se commandaient ; de sorte que, pour gagner leur chambre, les parents devaient traverser la salle à manger, le salon et un autre salon plus petit où l’on avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand-mère, qu’on gagnait également de l’autre côté, en passant par la chambre de mon oncle. Celle-ci rejoignait le palier, sur lequel ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les fenêtres des deux salons et de la chambre de mes parents regardaient l’esplanade ; les autres ouvraient sur une étroite cour que l’appartement ceinturait ; seule la chambre de mon oncle donnait, de l’autre côté de la maison, sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle on voyait un