: Mona Lassus
: Petites histoires à faire frémir - II L'autre - Lucien ou Luciano
: Books on Demand
: 9782322430611
: 1
: CHF 5.70
:
: Essays, Feuilleton, Literaturkritik, Interviews
: French
: 198
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Un roman et une nouvelle à faire frémir dans ce deuxième tome de mes petites histoires."l'autre& uot; : les violences faites aux femmes sont intemporelles et ne connaissent ni frontière, ni classe sociale, ni limite d'âge. C'est pourquoi cette histoire aurait pu arriver, peu importe à qui d'autre qu'à Odile Bragard, à quelle époque et dans quel pays. Prisonnière pendant cinq longues années dans une cage de fer, Odile Bragard nous conte ici les événements qui ont bouleversé son existence."Lucien ou Luciano" a reçu le premier accessit section nouvelles au Concours International 2021 Arts et Lettres de France :"Beau dimanche en perspective", grogna le Docteur Boileau en se baissant pour examiner la dépouille qui, à première vue, avait dû séjourner longtemps dans l'eau. Tous laissait à penser que ces pauvres restes avaient appartenu à une personne de sexe féminin...

Mona Lassus, auteure de romans, nouvelles et contes, est originaire de la région bordelaise. Lauréate au Concours Littéraire International Arts et Lettres de France, elle a reçu, en 2021, un premier accessit pour la nouvelle"Lucien ou Luciano" et un deuxième prix pour le conte"Petit conte oriental". En 2022, lui ont été décernés le deuxième prix pour la nouvelle"Une soirée dans l'antre de Diogène", un deuxième prix pour le conte"Le royaume des miroirs menteurs", ainsi qu'une médaille d'argent pour son mérite littéraire. Des lectures libres de ces écrits sont proposées sur le blog : www.monalassus.com Déjà paru aux éditions BOD :"La vie des gens, autres temps, autres moeurs", roman."Petites histoires à faire frémir", tome I, contenant deux romans :"L'étrange destin des soeurs Michon" et"L'affaire Georges Navet".

III


J’étais une plume sans consistance, je volais au-dessus du sol, je n’avais plus ni peur, ni espoir, j’étais morte. Une douleur aigüe me ramena à la vie et arracha de ma gorge une plainte rauque. Je voguais dans une brume épaisse. Seule la meurtrissure de mon postérieur, qui se répercutait dans toute ma colonne vertébrale jusqu’à mon cerveau endolori, m’indiquait que j’étais en vie et que j’avais heurté une surface dure. J’étais incapable de faire le moindre mouvement, coincée par la faiblesse extrême de mes membres et l’engourdissement de mes muscles. J’entendis vaguement une voix m’ordonner :

« Lève-toi ! Allez, debout ! »

Je sentis qu’on m’empoignait durement par les épaules et qu’on me forçait à m’asseoir. Les mains me lâchèrent ; je retombai sans pouvoir esquisser le moindre mouvement et sans aucune volonté de bouger. Contrairement à mon corps, mon cerveau fonctionnait à nouveau. J’étais déterminée à ne pas me manifester, à faire la morte.

« Laisse-la, entendis-je. Tu vois bien qu’elle est dans les vaps ! Ça fait trois jours qu’elle n’a rien avalé. Elle n’a plus de force. Il faut lui donner à boire et la nourrir. Sinon, elle va mourir. »

Je reconnus la voix de la femme. Le bébé se mit à pleurer. Je compris que la famille était revenue après trois jours et trois nuits d’absence.

Á travers mes paupières closes, je percevais une clarté. Lumière du jour ou lampe électrique, je n’étais pas pressée de le savoir.

Après m’avoir arrachée à mon lit, l’homme m’avait portée et m’avait lâchée brutalement, provoquant ma chute sur le sol carrelé et la douleur qui m’avait réveillée si durement. Je sentais le froid me pénétrer, mais je ne bougeais pas. D’ailleurs, en étais-je capable ? Mon cerveau, cependant, travaillait à toute vitesse, cherchant une manière de tromper mes ravisseurs et de leur fausser compagnie à la première occasion. J’entendais les discussions du couple qui s’était éloigné dans une pièce voisine. La femme plaidait en ma faveur, essayant de convaincre son compagnon de me permettre de reprendre des forcesavant. Je ne sus pas ce que cetavant signifiait, mais j’en conclus que, si j’avais besoin d’être en forme pour cela, on n’allait pas me tuer. En tout cas, pas tout de suite.

J’entendis une porte claquer et un moteur de voiture démarrer. Je me risquai à ouvrir les yeux, pensant que ces gens étaient repartis, m’abandonnant encore. Alors que j’allais faire l’effort de me soulever sur un coude, la femme entra dans la pièce. Je fermai les yeux ; j’espérais qu’elle n’ait pas remarqué que j’étais éveillée. Je la sentis s’agenouiller près de moi ; elle passa une main sous ma tête et la souleva. Je me laissai faire sans broncher. Elle m’ouvrit la bouche et me fit boire. J’avais du mal à déglutir, ma gorge refusait de se desserrer, j’eus un haut le cœur. Elle me soutint en me parlant doucement :

« Là, là, pauvre petite, me disait-elle. Ne t’étouffe pas. Il faut que tu boives. »

Avec patience, presqu’avec tendresse, elle me fit boire une gorgée après l’autre. Lorsque j’eus avalé assez d’eau, elle me saisit sous les bras et me traîna jusqu’à un canapé où elle m’aida à m’allonger.

« Francis est parti travailler, me dit-elle. Nous avons quelques heures de tranquillité. Repose-toi, je vais te préparer quelque chose à manger. Il faut te remettre en forme, sinon, il sera de mauvaise humeur. Je m’appelle Adeline », ajouta-t-elle.

Je n’avais toujours pas fait le moindre mouvement. Malgré le semblant d’empathie que me témoignait cette Adeline, je me disais qu’après tout, elle était la complice de son compagnon et que je devais me méfier d’elle autant que de lui. Lorsqu’elle revint près de moi, elle tenait une assiette dont le fumet me chatouilla l’odorat.

« C‘est du potage. Il faut que tu manges. Allez, ouvre les yeux. »

Je voulus lui répondre, mais il me fut impossible d’articuler le moindre son. Mes cordes vocales étaient bloquées. Mes lèvres remuaient, mais ma voix se réduisait à un souffle incompréhensible. J’ouvris les yeux ; je devais avoir l’air pitoyable ; je pleurais. Elle tira une chaise et s’assit à mes côtés.

« Peux-tu t’asseoir ? Me demanda-telle. Fais un effort. »

Elle passa son bras autour de mes épaules, m’aida à m’asseoir et cala un coussin dans mon dos. Tant de sollicitude m’émut ; je fondis à nouveau en larmes.

« Il ne te sert à rien de pleurer, me dit-elle. Je sais, tu te demandes ce que tu fais là, et si on va te faire du mal. Ne t’inquiète pas. Tout ira bien. Si tu obéis à Francis, si tu fais tout ce qu’il te demandera, tu n’auras rien à craindre. Regarde-moi, je vais bien et mon bébé aussi. Alors tu vois, on n’est pas des monstres. Allons, mange. »

Pas vraiment rassurée, je réussis à avaler, cuillerée après cuillerée, entrecoupées de hauts le cœur, la totalité de l’assiettée de potage qu’elle m’avait préparée. Cet effort m’avait épuisée, mais elle ne me laissa pas le temps de me rendormir.

« Il faut te laver, me dit-elle. Tu es sale et tu sens mauvais. C’est normal, après tout ce temps passé dans cette chambre. »

En me soutenant, elle me conduisit à la salle de bain.

« Déshabille-toi, m’ordonna-t-elle, et entre dans la baignoire. »

Affaiblie et incapable de réagir, j’enjambai avec peine la baignoire et m’y laissai tomber, assise, recroquevillée, les genoux remontés sous le menton.

« Ah, non ! Protesta Adeline. Debout, allez, lève-toi. Il faut te doucher ! »

Molle et sans aucune intention de l’aider, je la laissai m’ôter mes vêtements. Lorsque je fus nue, elle se saisit du pommeau de la douche et m’arrosa de la tête aux pieds. L’eau était presque froide, mais je ne me plaignis pas, trop heureuse de sentir le jet rafraîchir mon corps enfiévré. Elle me savonna le dos, me lava les cheveux et me tendit enfin une grande serviette de bain dans laquelle je m’enveloppai.

« Sèche-toi, je vais démêler ta tignasse. Regardez-moi ça, s’exclama-t-elle, toutes ces bouches emmêlées ! Allez, bouge-toi, viens t’asseoir ! »

Elle entreprit de me coiffer, démêlant une à une les mèches rebelles qui s’étaient entremêlées pendant ces journées et ces nuits d’abandon et de fièvre. Elle semblait y prendre un certain plaisir, elle chantonnait en me coiffant.

Pendant un instant, j’ai cru que nous pourrions devenir amies. Lorsque ma toilette fut terminée, elle me donna des vêtements propres et me demanda de m’habiller. Bien que toujours faible, ces bons traitements m’avaient fait du bien, je me sentais revigorée. J’eus la force de me vêtir avec la robe un peu trop grande et le pull qu’elle m’avait donnés, mais je n’eus droit à aucun sous-vêtement. Je lui fis comprendre qu’il me fallait au moins une culotte.

« Pour rester dans la maison, me dit-elle, tu n’en n’auras pas besoin. Nous verrons demain. Pour l’instant, puisque tu vas mieux, tu vas aller nettoyer la chambre. Tu y as laissé des choses dégoûtantes. Il faut arranger ça ! »

Mes jambes me portaient à peine, je me sentais faible, flageolante, ma tête tournait et je n’avais absolument pas le courage de faire du ménage dans ces conditions. J’essayai de protester, mais j’étais encore muette, ma gorge refusant toujours d’émettre le moindre son. Je titubai et, pour éviter de tomber, je m’assis par terre, bien décidée à ne pas bouger de là. Adeline me bouscula.

« Ah non ! Pas de ça ! Si tu refuses de faire ce qu’on te demande, tu seras punie et je t’assure que tu le regretteras. Alors, pour ton bien, je te conseille d’aller nettoyer cette chambre avant le retour de Francis. »

Elle me prit par un bras, me força à me lever et mit entre mes mains un balai, un seau...