2 BRADLEY
La lumière qui perce à travers les fenêtres me vrille la tête. Je ne peux même pas me lever pour descendre les stores. J’aurais dû demander hier à Natasha, la femme de ménage, de le faire avant de partir. Une fois encore, j’ai passé ma soirée comme le reste de la journée avachie dans ce fauteuil, face à ce panorama si parfait de la ville. Des heures, voir des nuits entières à regarder les lumières de Salt Lake City qui éclairaient chaque rue et bâtiment. J’ai le sentiment d’être nargué quotidiennement de cette vie à laquelle je n’ai plus accès. Je ne suis plus qu’une masse informe, une copie ratée d’un être normal. Le peu qu’il me reste d’humanité est inhalé par tous ces opiacés que je consomme. Je ne devrais pas et pourtant je le fais. Au diable les avis de tous ces médecins de pacotilles. Au moins, cela me permet de m’éloigner de cette triste réalité qu’est devenue mon existence.
Depuis mon réveil dans ce lit d’hôpital, ma vie a pris fin. Quand j’ai repris connaissance, j’ai appris que j’avais fait la une des journaux durant tout un mois. Je m’en serais bien passé de ce genre de publicité sur les réseaux sociaux, de nombreux clichés de mon accident circulent encore. Moi qui étais si près d’être au sommet de ma gloire, la chute fut comme la descente aux enfers.
D’après les médecins, j’ai eu une chance inimaginable en sortant de ce coma. Mais si j’avais su que je serais paraplégique, j’aurais préféré ne jamais me réveiller. Ceux que je considérais jusqu’alors comme des « amis » ont pris leur distance. Cette merde a eu au moins ce bénéfice, me montrer leur intérêt vis-à-vis de ma notoriété et mon fric. Ça me donne envie de gerber encore plus. Le seul qui soit resté, c’est Christopher, mon mec. Enfin, je devrais plutôt dire mon ex. J’ai mis fin à notre relation peu de temps après mon retour chez les vivants. Je ne pouvais plus supporter son regard empli de pitié. De toute façon, rien n’aurait jamais été pareil. Je ne peux plus pisser seul par conséquent bander encore moins. Cette partie-là est morte. Les seuls qui se réjouissent de me voir parmi eux, ce sont mes parents. Mais comment peuvent-ils être heureux alors que je ne pourrais plus marcher ou m’épanouir à travers ma passion, le ski ? Toute ma vie est foutue et ça, personne ne peut le saisir.
J’avais pourtant préparé parfaitement ma descente et ce n’était pas la première fois que je la réalisais. Je ne comprends toujours pas comment cela a pu arriver. Je n’ai plus aucun souvenir de ce qui s’est passé. Pour me rappeler, je regarde en boucle depuis des semaines l’une des nombreuses vidéos qui montrent ma course jusqu’à mon crash. Ce n’était pas une simple chute vue la violence avec laquelle j’ai percuté la neige. Je ressemble à une poupée désarticulée. Aujourd’hui, je ne suis réellement plus qu’un pantin vide d’émotion, de vie. Plus rien ne me rattache ici.
Me laisser mourir aurait pu être si facile si je n’avais pas ma mère sur le dos. Elle m’empêche de sombrer, me confisquant comme un gosse mon unique moyen d’évasion : mon opium. Depuis le début, elle est là quotidiennement, et cela contre mon gré. D’ailleurs, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Le claquement des talons résonne sur le carrelage. Ce bruit me rend encore plus de mauvaise humeur que je ne le suis déjà. Je ne peux même pas m’enfouir sous les couvertures. La seule chose dont je suis capable, c’est d’appuyer sur la manette qui me permet de déplacer le fauteuil sans aide. Mais pour aller où ? Je ne peux pas m’isoler. Je suis coincé au rez-de-chaussée de ma villa. À quoi ça sert d’avoir une si grande maison si je ne peux en jouir dans son intégralité ? Je me sens si pitoyable.
— Bonjour mon chéri. J’espère que tu as bien dormi. Il ne fait pas très chaud aujourd’hui, mais cela devrait demeurer agréable pour une petite promenade.
— Je n’ai pas envie de sortir. Je veux juste rester seul, rétorquais-je d’un air moribond, mais cela ne l’arrête pas pour autant.
— Ton père est très occupé en ce moment, c’est pour cela que je suis venue sans lui. Tu as mangé ? Je vais te préparer quelque chose.
Comme à chaque fois, elle ignore mes remarques et ma mauvaise humeur. Elle ne me comprend pas, elle ne le pourra jamais. Elle ne sait pas l’enfer que je vis chaque jour. Il y a trop de gaité dans sa voix. Cela sonne presque faux pourtant, mais ce n’est pas mon problème. Je suis majeur depuis des années et de n’ai pas besoin que l’on vienne me chaperonner. Elle se comporte comme si tout allait bien, mais rien ne va. Elle n’essaye même pas de se mettre à ma place. Je ne peux, en outre, plus pisser sans aide ni me laver sans assistance. Ma vie est devenue humiliante. Quand est-ce qu’elle va enfin l’accepter ? Je ne suis plus le fils prodige qui gagnait des millions chaque année, et qui faisait des fêtes ou tout le gratin venait. Plus personne ne me fera travailler pour un sport publicitaire ou un magazine. Maintenant, je ne suis plus qu’une ombre, une larve qui rampe à même le sol et encore un insecte se débrouillerait davantage que moi.
Tout en feintant mon malêtre, elle se dirige vers la cuisine, sortant ce dont elle a besoin pour élaborer un repas. Elle perd son temps, je ne désire rien manger. Elle aurait mieux fait de me ramener de l’alcool et de ne pas me prendre mon opium. Je ne veux pas que l’on me donne à manger comme un nourrisson.
— J’ai rencontré Rachel ce matin. Elle m’a annoncé qu’elle allait se marier dans deux mois. Elle souhaite t’inviter. Je lui ai dit que tu serais heureux d’y participer.
— Je n’irais pas.
— Christopher a appelé. Il aimerait venir te voir, mais tu ne réponds pas à ses coups de téléphone. Il se fait réellement du souci. Il tient toujours à toi.
— Tais-toi, je murmure en me tenant la tête avec une main.
Quelle belle image je dois dégager avec mes yeux explosés par la fatigue ? me dis-je à moi-même. C’est toute l’ironie de ma vie. Ne rien faire est épuisant, surtout quand on cumule comme moi des nuits entières d’insomnie. Pourtant je refuse de garder le silence. À l’aide de mes bras, je me redresse difficilement pour être un peu moins avachie afin de me préparer à une nouvelle confrontation dans quelques instants.
— Tu sais, il n’a pas compris pourquoi tu as mis fin à votre relation. Vous alliez si bien ensemble. Il est resté à tes côtés durant ton coma.
— La ferme ! hurlés-je cette fois.
Crier augmente mon mal de tête, en plus de culpabiliser. Je n’ai qu’une envie : partir loin d’ici, hors de l’atteinte de ces gens qui m’étouffent. Pourquoi personne ne comprend mon besoin d’isolement ? Ils refusent de m’entendre.
J’avoue, je ne devrais pas lui parler de la sorte. Après tout, il s’agit de ma mère, celle qui m’a donné la vie. Mais je n’en peux plus de l’écouter me raconter ses potins ou ses avis sur mon quotidien. Je ne souhaite plus qu’on prenne la moindre décision à ma place. Je n’ai pas besoin de me retourner pour la regarder. Je ne veux pas qu’elle voie de toute façon l’expression de mon visage. J’entends ma mère poser le couteau sur la planche à découper.
— Rester enfermer sur toi ne t’aidera pas. Tu dois aller de l’avant. Je suis sûre que tu…
— Laisse-moi vivre ma vie comme je le désire.
— Bradley…, soupire ma génitrice.
— Bradley est mort le vingt-deux janvier dernier. Quand vas-tu enfin l’accepter ? Maintenant, sors d’ici et ne reviens plus jamais.
— Tu sais très bien que je ne t’abonnerai pas seul dans cet état. Tu reviens de loin, laisse-moi te soutenir.
— Je ne souhaite l’aide de personne. Quand est-ce que tu comprendras ça ? Je ne veux plus voir personne. Dégage !
Alors que j’espère à ce que ma mère s’en aille enfin, le claquement de ses talons arrive vers moi. Elle se positionne face à moi et me répond du tac au tac, d’un ton indigné :
— Je refuse de t’abandonner. Tu es mon fils, Bradley. Tu n’es pas mort, tu es bien vivant. Tu ne...