INTRODUCTION
Notre époque accorde indéniablement une grande importance à l’adolescence et aux problèmes qu’elle soulève. Cela vaut pour les pays occidentaux, mais également aujourd’hui pour nombre de sociétés dans le monde qui empruntent, délibérément ou non, au modèle qu’à leurs yeux ceux-là constituent. L’adolescence interpelle la société en général et plus particulièrement les familles. Les médias s’emparent fréquemment de la question dans le cadre plus ouvert de réflexions et d’enquêtes sur la jeunesse et son statut. Par ailleurs, à l’heure où l’on parle beaucoup de « parentalité », elle préoccupe particulièrement les parents qui ont souvent peur de ne pas être à la hauteur de leur tâche d’éducateurs. Elle questionne également les professionnels, de métiers très divers, qui sont amenés à intervenir auprès des jeunes. En résumé, l’adolescence interroge, elle inquiète, et elle fait aussi peur ; en même temps, tout le monde en est conscient, elle représente l’avenir de la société et de ceux qui contribuent à son éducation et à sa formation. Elle suscite par conséquent une ambivalence certaine, nourrie par des doutes d’autant plus forts que les limites qui lui étaient naguère assignées se révèlent aujourd’hui confuses, en raison notamment du manque d’objectifs proposés aux jeunes par la société et de la difficulté particulière que pose leur intégration dans le monde du travail. On ne saurait donc s’étonner du fait qu’elle donne lieu à une abondante littérature. Celle-ci a très majoritairement une portée éducative, ainsi qu’on pouvait s’y attendre. Les travaux à visée réellement explicative, au-delà de quelques propos d’ordre général, demeurent, quant à eux, peu nombreux.
Cette importance conférée à la période d’adolescence s’inscrit en fait dans la suite de l’intérêt porté à l’enfance depuis plus de deux siècles, mais de manière beaucoup plus saillante à notre époque où celui-ci prend des formes qui peuvent parfois paraître extrêmes. Toutefois, l’adolescence soulève par rapport à l’enfance des questions particulières, bien qu’elle lui succède du point de vue du développement et de l’histoire de l’homme, du moins de nos jours et dans les sociétés occidentalisées. Ces questions ne se limitent pas au fait qu’elle précède l’intégration pleine et entière dans la société qui fait précisément problème aujourd’hui. L’adolescent marque de diverses manières sa différence et oblige l’entourage immédiat, mais aussi plus largement la société, à modifier leur façon d’être avec lui. Les parents sont sur ce point unanimes. De nos jours, ils savent déjà, avant qu’ils soient plongés dans l’adolescence, qu’ils vont se trouver confrontés à une autre réalité que celle à laquelle ils ont affaire durant la période de l’enfance. Ils en ont rapidement la confirmation et se posent alors des questions d’un tout autre ordre que naguère concernant leurs rôles d’éducateurs. Du côté des professionnels, les avis sont unanimes parmi ceux qui ont eu pour mission de travailler avec des enfants et avec des adolescents : la différence est patente et ils sont conduits à se positionner très différemment avec ces deux populations. De même, les cliniciens savent que le type de rapport qu’ils peuvent avoir avec les parents ne peut être le même selon qu’ils ont affaire à un enfant ou à un adolescent. Les hommes politiques, à des degrés de responsabilité différents, font aussi régulièrement l’expérience de la particularité qu’ils éprouvent à travailler avec des adolescents lorsqu’il s’agit par exemple de les associer à la politique de la ville qu’ils envisagent pour eux.
La question est dès lors de savoir ce qui fonde cette différence entre l’enfant et l’adolescent. Il est beaucoup question de « crise » à propos de l’adolescence, aussi bien pour les parents que pour les professionnels, ainsi que pour les médias. La notion n’est à vrai dire pas nouvelle, mais elle est aujourd’hui évoquée très communément, comme si elle allait de soi et qu’il fallait donc, bon gré mal gré, s’en accommoder. En espérant par ailleurs qu’on parviendra à faire avec… Cette crise de l’adolescence s’inscrit aujourd’hui dans une société qui se vit, et qui se dit, également en crise depuis la fin du XXè siècle. Cette crise prise dans la crise, ou se manifestant en contexte de crise, garde en fait un côté pour le moins mystérieux. Elle reste à expliquer, pour autant qu’elle existe et qu’elle constituerait une réalité scientifiquement homogène. Les spécialistes tentent d’interroger la notion, quand ils ne la récusent pas en faisant notamment valoir précisément son imprécision et la surdétermination du phénomène. Le droit méconnaît foncièrement son existence et ce qui pourrait en découler, comme il méconnaît l’existence même de l’adolescence, confondant et traitant dans une même minorité légale l’enfant et l’adolescent. La notion de « moratoire »1, bien moins connue et utilisée que celle de crise, mais également appliquée, surtout par les chercheurs, à la période de l’adolescence, vient introduire toutefois une certaine prise de conscience de cette réalité qui se révèle en fait propre aux sociétés occidentales contemporaines.
Malgré la multitude de travaux qui ont été produits sur la question de l’adolescence, celle-ci demeure pour l’essentiel méconnue du point de vue explicatif, en l’occurrence scientifique. Sans doute est-elle effectivement complexe, au sens où elle constitue, prise dans sa réalité concrète, une réalité hétérogène au même titre que la fameuse crise. Sur la puberté, toujours associée à la question de l’adolescence aussi bien pour l’homme commun que pour les spécialistes, nous disposons de recherches qui, si elles continuent aujourd’hui à se développer, nous livrent depuis longtemps déjà les ressorts de son fonctionnement. Mais l’adolescence n’est pas la puberté, bien qu’une telle affirmation ne soit pas partagée par tous les auteurs et qu’elle doive donc être soutenue. L’une des premières préoccupations de cet ouvrage sera précisément d’insister sur ce qui les distingue. Ce n’est pas le plus important, mais c’est une condition nécessaire à la poursuite d’un travail de réflexion sur la question de l’adolescence. Celle-ci constitue en fait une réalité sociale, mais il apparaît qu’elle ne peut se réduire à cela du point de vue des problèmes qu’elle soulève. Il s’avère donc nécessaire de ne pas s’en tenir à des propos d’ordre général qui la cernent dans ses aspects les plus connus et de faire ressortir les processus implicites qu’elle recouvre. Quelques chercheurs se sont déjà attelés à une telle tâche. Cette réflexion s’inscrira dans leur suite. Elle a cependant pour ambition de renouveler entièrement le questionnement.
Cet ouvrage fait en réalité suite à un ensemble de travaux réalisés sur l’enfance et sur la relation enfant - parent. Ceux-ci ont été synthétisés, il y a déjà plusieurs années, dans un premier ouvrage qui proposait une approche théorique nouvelle de la question de l’enfant2. Cette question comporte en fait de multiples aspects. Il s’agissait dans ce premier travail de rompre avec la conception dichotomique de l’enfance qui régnait alors — et règne toujours en la matière — et du coup de refuser de s’inscrire dans l’une des deux orientations contradictoires qui en découlent : ou bien considérer l’enfant dans sa seule différence avec l’adulte, ou bien en faire l’égal en tous points de l’adulte. À la vision psychogénétique, et en dernier lieu évolutionniste, de l’enfant qui a prévalu durant sept à...