A bout de force
Il venait, une fois de plus, d'appuyer brutalement sur l'énorme bouton rouge de la télécommande. Une fois de trop, bien évidemment… ! Pour la énième fois de la journée, cette main géante de grand paresseux bien avisé venait de remettre le téléviseur en marche.
— Quel tire au flanc celui-là ! Et dire que je l'ai tant désiré ce gamin, se disait Marianne.
Comme à son habitude, il s'était laissé tomber de tout son poids sur l'immense canapé d'angle en cuir dont la valeur pécuniaire ne lui importait guère. Tant que cela ne sortait ni de sa poche, ni de son compte en banque, tout allait pour le mieux pour lui. Les nombreux coussins avaient virevolté, l'ossature en chêne massif avait émis un énorme craquement, les pieds en aluminium avaient fait :« Aïe, aïe, aïe ! ». Et ses gros doigts, sales et empotés, qu'il s'évertuait souvent à laisser traîner ici et là, un peu partout dans la maison. Au salon surtout… Il s'était ensuite acharné sur ce petit rectangle en plastique dur qui faisait office de commande à distance. Tel un puissant ouragan qui ne daignait même pas prendre soin de la moindre petite chose autour de lui, ni se lever pour faire le moindre effort au quotidien. Affalé sur cette matière noble, au prix d'années de travail et de sacrifice, le terrible rejeton s'était mis à nouveau à zapper comme un forcené, sans jamais s'attarder plus de trois secondes sur chaque chaîne, chaque programme : la une, la deux, la trois, la quatre...
— STOOOP !!! Ça suffit maintenant ! hurla-t-elle.
Elle n'en pouvait plus à présent. Vraiment plus ! C'était le trop plein, la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Tous les jours, depuis des semaines, des mois, elle devait supporter les caprices, les insultes et les coups de gueule de cet individu grotesque qu'elle avait pourtant enfanté. Tous les soirs, depuis trop longtemps maintenant, elle devait compenser les excès de fainéantise de ce fils prodige qu'elle ne reconnaissait plus d'ailleurs... Il fallait donc que cela cesse à tout prix, une bonne fois pour toutes. Alors, ce soir-là, elle passa précipitamment devant lui et sans plus attendre, se dirigea vers le précieux écran plat LED de cent-quarante centimètres de diagonale. En quelques secondes seulement, son index fatigué appuya fortement mais sûrement sur le fichu bouton « Marche/Arrêt » et stoppa enfin tout ce vacarme si tapageur, si effrayant. D'un seul coup, dans le vaste salon de cent mètres carrés : le silence ! Puis elle se retourna vers Kévin, cette espèce de mollasson malotru, pour lui montrer un large sourire, assurément confiante et pleinement satisfaite d'elle-même. Mais à cet instant-là, elle crut que le ciel allait lui tomber sur la tête, que la terre allait s'effondrer sous ses pieds.
Il s'était levé en toute hâte, tellement furieux et révolté. Jamais elle ne l'avait vu ainsi son gosse, devenu si léthargique et inerte à cause de cette stupide drogue d'ado qui le faisait souvent planer. Prêt à bondir sur elle, sa propre mère, comme un sauvage. Prêt à lui cracher au visage toute cette haine qu'il semblait avoir en lui depuis si longtemps. Comme tous ces enfants à qui l'on dit Non, à qui l'on crie Chut, d'ailleurs... Alors, Marianne l'en empêcha d'un geste brusque, sans aucun ménagement. Au moins-là, ses cours d'auto-défense lui auront servi à quelque chose. Dommage que ce soit avec son propre fils !
Pour la première fois, elle prit les devants face à cette situation devenue intolérable entre une mère et son descendant, cette tornade qui déferlait depuis une éternité dans cette grande baraque de cinq cent mille euros... Elle commença tout d'abord par lui mettre une claque, bien méritée il faut le dire depuis le temps que cela la démangeait. La toute première de sa petite existence car Marianne ne l'avait jamais sévèrement puni, ni violenté en aucune façon. Elle n'en avait jamais eu le besoin, ni le courage surtout. Ce genre de pénitence ne faisait pas partie de ses principes, et il ne le savait que trop ce petit morveux !
La réaction de Kévin fut alors très vive. Il s'emporta de plus belle mais sa mère lui montra qu'elle n'avait plus peur de lui désormais, bien déterminée à ne plus jamais baisser les bras face à lui. Ensuite, elle souhaita mettre les points sur les « i » avec son fils unique, malgré toutes les réticences de ce dernier.
— Kévin, il y a des règles à respecter dans cette maison, tout comme au travail ou au lycée ! Si tu ne souhaites plus t'y plier, tu peux toujours faire tes valises et t'en aller d'ici. Prendre tes jambes à ton cou et t'enfuir. Et surtout, ne jamais revenir si c'est cela que tu souhaites, lâcha Marianne sans trop y réfléchir.
A ces mots, son grand fiston d'un mètre quatre-vingt-cinq en resta bouche bée. Elle venait enfin de réussir à lui clouer le bec. Lui qui ne faisait que piailler, jacasser dans sa fichue barbe de trois jours dès qu'on lui disait quelque chose.
— Dorénavant, je ne serai plus ta boniche ! Tu vas donc devoir apprendre à te débrouiller tout seul comme un grand garçon de vingt-cinq ans, à faire beaucoup plus de choses avec tes propres mains. Sinon, tu peux toujours aller te chercher du travail pour gagner ton propre argent et prendre ton indépendance, lui lança-t-elle à nouveau sèchement.
Après sa première incartade, Kévin réagit de nouveau encore plus violemment. En paroles surtout car ils ont beaucoup trop de gueule à cet âge-là parfois... Il commença par insulter sa mère en employant des mots de plus en plus vulgaires et finit par la bousculer sans se préoccuper de quoi que ce soit. Mais celle-ci se rebiffa de plus belle.
Comment en étaient-ils arrivés là d'ailleurs, tous les deux ? Que se passait-il réellement dans la tête de ce jeune homme depuis plus d'un an… ?
Kévin avait essayé vivement de repousser sa mère, tant physiquement que verbalement, mais en vain cette fois-ci. Il n'avait pas vraiment eu le temps d'agir, ni de réagir lorsqu'elle lui avait donné cette belle gifle. Cinq doigts bien placés sur sa joue gauche si bien tendue vers elle. Il en fut tellement saisi qu'il en eut le souffle coupé. Dans sa colère, il s'était même assis, stupéfait.
— Que ce soit bien clair entre nous, Kévin ! Un seul autre mot déplacé de ta part, une quelconque bousculade et je te flanque à la porte, lui lança Marianne dans la précipitation du moment.
Un instant terrible entre la lionne et son lionceau, qui n'en était véritablement plus un maintenant. La victime et son bourreau, la proie et son prédateur...
— Ma pauvre femme, mais tu n'oseras jamais ! lui lança Kévin en ricanant bêtement.
— On parie mon petit ? rétorqua-t-elle aussitôt.
— J'y crois pas un instant. Pas toi ! Tu n'en auras jamais le courage. Voyons, je suis ton fils ! Tu bluffes...
Marianne se précipita alors dans la chambre de cet énergumène, attrapa un grand sac de sport qui gisait là sur la moquette et le déposa sur le lit. Ensuite, elle ouvrit la grande armoire de cet égoïste bien trop aisé et en extirpa tout une panoplie de vêtements qu'elle jeta volontairement à la va-vite dans le sac grand ouvert. Tassant au maximum, elle le referma tant bien que mal.
Kévin l'avait rejoint. Sa mère lui balança alors son énorme balluchon dans les bras et les dirigea tous les deux vers la sortie. Elle ouvrit à présent l'énorme porte d'entrée blindée et les poussa dehors sans aucun scrupule. Tout comme lui, cet être si cher qui lui rendait la vie impossible depuis des lustres et sans aucun remord… Elle referma aussitôt à clés derrière elle après avoir claqué de toutes ses forces le lourd panneau en bois massif. Cela fit un vacarme effroyable et tous les murs en tremblèrent.
Marianne se sentit soulagée, enfin, malgré elle. Depuis tout ce temps, elle supportait l'inacceptable. Réflexions, méchancetés, violences physiques et verbales de la part de son cher Kevin. Cette créature de chair et de sang qu'elle avait pourtant conçu par amour avec son époux il y avait de cela plus de vingt-cinq ans. Cet enfant-roi, devenu si tyrannique au fil du temps, qu'elle avait tant aimé et tant aidé durant toutes ces dernières années...
Elle venait enfin de mettre un terme à toutes ces longues journées de souffrance inutile et de despotisme insensé, mais à...