: Jean-Claude Ferniot
: Sur le trône de Macbeth
: Books on Demand
: 9782322428649
: 1
: CHF 6.10
:
: Hauptwerk vor 1945
: French
: 248
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
"Un nouveau passager sur notre radeau de paille et le naufrage est là, impartial dans la mort. Quelques chanceux échoueront quelque part, dans un coin de verdure ils pourront relancer la machine infernale qui nous a enfantés." L'intrigue qui se construit au fil des pages invite le lecteur à investir un thème de notre temps, né il y a bien longtemps : l'explosion de la population humaine, aveugle et insatiable. Est-il encore possible de freiner son élan ?

Installé sur les rives du lac de Neuchâtel, ce Franco-suisse nous propose ici son deuxième roman, qui fait suite à La couleur des Lucioles. L'auteur poursuit ses réflexions à travers Christian, le personnage principal. De nouvelles épreuves, de nouvelles rencontres, il reprend sa vie en main pour lui faire suivre un chemin aussi tortueux qu'inattendu...

2


À 06h00, je m’échappe d’un mauvais rêve. Les mains derrière la nuque et les yeux grands ouverts, j’examine chaque détail du plafond à la lumière du chevet. De la belle ouvrage ; je serais bien incapable de réaliser ça. Un métier d’art. J’accompagne aujourd’hui ma femme à l’hôpital de Pourtalès ; check-up complet avec sa gynécologue. J’appréhende de la retrouver. L’angoisse de revenir dans ces immenses couloirs où courent les âmes et que j’ai arpentés déjà trop souvent.

J’arrive à Hauterive à 9h00. Je stationne devant le portail de mes beaux-parents et lui envoie un SMS, comme convenu. J’aurais pu sortir pour l’accueillir comme il se doit mais quelque chose au fond de moi me scotche sur le cuir. La pudeur sans doute. Le portillon s’ouvre en grinçant. Comme si nous avions peur de nous faire surprendre, elle se glisse sans bruit sur le siège passager et je démarre sur un filet de gaz.

Je reste dans la salle d’attente à me ronger les sangs ; elle préférait y aller seule. Je pioche un magazine dans la pile et dois relire dix fois le même article stupide auquel je ne comprends rien.

Elle me revient enfin, aussi terne que les murs de l’enceinte. Dehors, le soleil a décidé de se lever. Nous quittons la maison des souffrances et nous asseyons sur un banc, dans le parc bordé de daphnés.

« Alors, comment ça s’est passé ?

— Comment veux-tu que ça se passe ?! Mal, forcément. Faut opérer. Pour l’instant les analyses sont bonnes, c’est resté localisé, mais on ne doit pas traîner. Ils vont me rappeler sous 24 heures pour me fixer un rendez-vous.

— Je vois. C’est déjà ça, non ?

— Oui ; on peut toujours faire pire. »

Je n’insiste pas. À 11h30, elle n’est déjà plus avec moi.

« Tu veux que l’on aille boire un verre ou manger une bricole ?

— Non, merci ; j’ai pas trop envie.

— Pas longtemps, juste une demi-heure ? On pourra discuter.

— Et discuter de quoi ? Il n’y a rien à discuter. Ramène-moi chez mes parents s’il te plaît. S’il te plaît.

— D’accord, comme tu veux.

— Merci. »

Elle s’évadera de mon carrosse comme Cendrillon avant minuit. Je me penche pour tirer la portière mal fermée et glisse une rondelle dans le mange-disque.Rock’n’roll de Led Zeppelin ; il me faut bien ça.

Un patchwork végétal me reçoit dans la cuisine transformée en bain turc. Sandra est là, dansant entre trois casseroles qui bâillent leur souffle humide à travers les couvercles. Des épluchures de légumes et des épices jonchent la table.

« Coucou Grand Frère ! Tu vas devoir patienter un peu, ma ratatouille n’est pas encore prête !

— Oh non, tu sais que je déteste ça !

— Attends de goûter la mienne ! Et arrête de faire l’enfant ou je te prive de dessert !

— Tu en as fait un ?!

— Une panna cotta aux framboises !

— Wahou, j’adore la ratatouille !

— Un vrai gosse ! Et sinon, ça s’est passé comment ce matin ?

— Moyennement. La bonne nouvelle est que ça n’a pas métastasé ; par contre, faut vite opérer.

— La pauvre… Et son moral ?

— Dans les chaussettes.

— Dis, j’avais pensé l’appeler, tu n’y vois pas d’inconvénients ?

— Non, bien au contraire, elle sera contente. Bon, je mets la table. »

« Alors, ça te plaît ?

— Pas mal, tu m’as réconcilié avec la soupe.

— Quelle rosse ! C’est à cause du jus, j’aurais dû laisser réduire plus longtemps. Mais à part ça, c’est quand même autre chose le bio, non ?

— Mais oui, je t’embête. Et, ils viennent d’où tes légumes ?

— Du marché. Tu sais, derrière le cinéma ?

— Pardon, j’aurais dû préciser : c’est quoi le lieu de production ? Je pose la question parce que… c’est pas trop la saison des aubergines.

— Alors là, tu m’en demandes trop !

— Tu vois Sansan, même toi tu te fais avoir ! Je suis sûr que ça vient d’Afrique du Nord ou d’Espagne, sous serre. Joli le bilan carbone ! Mais on mange du bio…

— Arrête, tu me fiches le doute d’un coup…

— Tu veux parier ? Tu passeras demain et tu me diras.

— C’est clair, je vais même y retourner cet après-midi. Ils vont m’entendre si c’est le cas !

— Mais comment ça t’entendre ? Ils ne trichent pas. Le label Bio n’impose pas une production locale !

— Ouais mais bon, faut être cohérent !

— Cohérent ?! Et depuis quand l’être humain est-il cohérent ? Regarde autour de toi ! Regarde-moi, regarde-toi ! Penses-tu sincèrement que nous soyons cohérents ?

— Mais t’es horrible aujourd’hui !

— Pas du tout, c’est la vérité ! On fait la vaisselle ? Ce sera notre B.A. du jour. Une petite économie d’électricité et un peu moins de gaz à effet de serre. Je lave et t’essuies ? »

Je descends faire la rive du lac pendant que ma sœur fonce à la pêche aux informations. Sur le quai, un marchand ambulant nous la joue nostalgie avec son orgue de Barbarie et son poêle à marrons chauds. On se raccroche à ce que l’on peut quand on n’a plus de repères. Pour ma part, je déteste les châtaignes. De vieilles rengaines remplissent l’air frais du littoral chargé d’humidité. Sur le sol, le brouillard de ce matin nous a laissé une toux grasse. Je me sens triste, les faits divers m’enserrent. Ma petite vie n’est qu’une redite cent mille fois lue dans le désordre des colonnes des gazettes bon marché.

Un bip ; je fouille la poche intérieure de mon tweed.

« L’intervention est programmée le 20 décembre. Bises. »

Le SMS express de Stéphanie m’achève ; je rentre à la maison. Sur ma route, la Place du Marché aligne ses chalets de poupées. Dans une heure, leurs volets s’ouvriront sur des sources inépuisables de breloques inutiles. Je passe à travers les sentiers factices pour rejoindre la rue centrale, puis la rue du Seyon. Aux premières vitrines horlogères, j’improvise un détour, pour « sentir le marché » comme on dit. J’entre dans la boutique. Un vendeur d’une trentaine d’années occupé avec un couple de retraités me fait signe de patienter. Ça tombe bien, je n’ai pas l’intention d’acheter. Je visite les derniers modèles en laissant traîner mes oreilles. Ces deux-là n’ont pas l’air de rouler sur l’or mais viennent, pour leurs étrennes, trouver la partenaire idéale pour leurs expéditions dans le Jura. Si Monsieur est déjà bien renseigné sur les technologies, Madame donne son avis sur les aspects pratiques et l’ergonomie. On voit qu’ils ont potassé le sujet. Leur petit-fils est un renfort supplémentaire, en tant que grand espoir régional du cross-country ! Une dame s’incruste derrière moi. Ravie d’avoir trois paires d’oreilles à caresser, grand-maman enchaîne les papotages en l’honneur du héros. La dame rebrousse chemin, je lui emboîte le pas et me tourne vers les présentoirs depuis l’extérieur. Cette fois c’est fait, les smart-watches en plastique ont pris leurs beaux quartiers chez nous, dans le sanctuaire de l’horlogerie mécanique. L’offre est pléthorique, avec deux thèmes incontournables : le sport et le bien-être d’un côté, la communication et les réseaux sociaux de l’autre. Si on ne réagit pas, on est morts. Je flânerai jusqu’au couchant dans la chaleur des vivants, attiré comme une luciole par les lumières d’un monde magique.

Sur le seuil de l’appartement, je vois que Sansan n’est toujours pas rentrée ; Dieu seul sait les aventures qu’elle va encore me raconter ! Cette balade au cœur des Hommes m’a redonné espoir, la mort a quitté mes pensées.

Je dégaine mon natel et réponds au message de...