CHAPITRE 1
C’est ici que tout a commencé…
Nous voici réunis, une fois de plus, dans cette cave transformée en chambre où Jean-Marc – et son charmant sourire –, nous reçoit.
Nous sommes tous assis sur le lit où à même le sol, face à cette carte du monde qui remplit tout le mur du fond…
Jean-Marc habite avec sa mère, il a 19 ans. L’appartement où ils vivent n’a qu’une chambre et ils ont donc aménagé la sienne dans la cave. C’est l’endroit de prédilection de notre petit groupe pour nous retrouver, du haut de nos 17 à 20 ans…
J’ai connu Jean-Marc via un de ses meilleurs amis, Philippe, qui était dans la même classe que moi, depuis une année. Nous y avions atterri, lui et moi, un an auparavant, le jour de la rentrée scolaire, avec comme point commun deux ans de retard, dans un système scolaire qui n’était vraiment pas fait pour nous.
Pour la première fois, je me retrouvais en secondaire dans une classe mixte. Je venais de passer cinq ans dans une école très classique, pour filles exclusivement, de celles que l’on qualifiait à l’époque « d’un bon niveau scolaire ».
Philippe m’a tout de suite plu avec son humour décalé et taquin, et sa personnalité discrète. Il était un des seuls avec qui je me sentais à l’aise pour communiquer ou rire, ce qui était nécessaire dans un système scolaire où peu de profs avaient envie d’enseigner. À l’époque, j’ai passé sept ans de ma vie à attendre que les journées s’écoulent, afin de pouvoir vivre « des moments plus passionnants » : les fins de journées. Car en plus de traîner cet ennui journalier, nous devions faire une multitude de devoirs, week-end inclus.
Mon parcours scolaire a été un véritable calvaire. Étant de nature timide, rêveuse et romantique, le chauffage et le fond de la classe m’ont toujours plus convenu, que d’écouter 90 % des professeurs qui attendaient, autant que moi, la fin de la journée, mais pas pour les mêmes raisons.
Dyslexique, j’étais incapable de m’intégrer dans le système classique. Après un retard évident, j’ai dû, à sept ans, pour le rattraper, apprendre à lire en chantant, mais également à écrire car mon écriture était illisible et mon orthographe pitoyable. C’est grâce à un professeur privé avec qui je passais 2 heures tous les mercredis après-midi et les samedis matin, pendant un an, que j’ai pu récupérer le niveau scolaire des enfants de mon âge.
Aujourd’hui, je ne sais toujours pas écrire sans fautes, mon cerveau n’enregistre pas comment s’écrivent les mots et comme beaucoup de dyslexiques, j’inverse les lettres en les écrivant. Mon écriture n’a rien d’harmonieuse et en plus, ma mémoire à court terme est défaillante. Je me suis rendu compte en étudiant avec d’autres élèves, que je mettais trois fois plus de temps à retenir les leçons et les oubliais aussi vite. Il a donc été très difficile pour moi de trouver « ma place » dans un système scolaire où l’on vous juge rapidement comme incapable, nulle ou fainéante quand vous ne rentrez pas dans « les cases », et où tout est mis en place pour ceux qui sont, naturellement, adaptés à ce système.
Toute ma vie a donc été handicapée, autant sur le plan scolaire que professionnel. Il m’a fallu plus de quarante ans pour l’accepter. Trop souvent, j’ai vu les regards des adultes me désigner comme une imbécile à cause de mon orthographe défaillante, car pour eux étudier était facile, naturel. Ils ne pouvaient pas comprendre mes failles et les jugeaient de haut. Sans compter aussi les moqueries des autres élèves tout au long de ce périlleux parcours…
Après tant d’années de galère dans les études, commencées au niveau primaire (professeurs privés mercredi après-midi et/ou soirées et week-ends, pour compenser mes lacunes), et suivies de cinq années de secondaire où en plus de doubler (redoubler, disent les français), j’ai passé mon temps à étudier les étés afin de passer mes examens de passage, j’ai donc été obligée de quitter le lycée classique, sinon je perdais encore un an, ayant failli en anglais à mon examen. La seule solution que proposait le lycée pour que je puisse passer l’année, c’est que ma mère trouve une école qui m’accepte sans l’anglais. C’est ce que ma merveilleuse maman a fait. Elle qui avait trois enfants à gérer, et pas des plus simples, avec un mari/père absent et un travail de chef d’entreprise à la clé.
L’athénée d’enseignement rénové, qui est l’équivalent en Belgique d’un collège dans le système scolaire français, où j’ai abouti à dix-sept ans, début septembre 1979, proposait comme choix la troisième langue ou l’option « sciences sociales ».
Me voilà donc fraîchement débarquée dans la commune de Ganshoren, au sein de cette école mixte d’un niveau bien inférieur au lycée classique « de bonne famille », qui m’avait accueillie au centre-ville de Bruxelles pendant cinq ans. Grâce à ce nouveau départ dans une vie scolaire bien moins astreignante, s’agissant des devoirs et des apprentissages, j’ai pu commencer à « vivre ma jeunesse », ayant enfin du temps devant moi pour m’épanouir pleinement.
Philippe et moi sommes d’ailleurs arrivés, comme nouveaux élèves, le jour même de la rentrée scolaire, et pendant deux ans nous avons partagé bien plus que des cours, une véritable amitié. Celle qui va me projeter petit à petit dans une vie de voyages et de goût pour la liberté, qui sont au-jourd’hui encore, l’un comme l’autre, de grands stimulants dans ma vie.
Une certaine Lydia était également avec nous en classe et Philippe et moi avons tout de suite sympathisé avec elle. Peu à peu, nous avons commencé à nous voir à l’extérieur de l’école. Lydia habitait à dix minutes à pied de ma maison et me rejoignait souvent chez moi ou parfois moi chez elle. Après quelques temps, Lidia et moi étions très proches de Philippe, et nous avons donc commencé à sortir ensemble.
De fait, un an plus tard, il nous a présenté Jean-Marc et ses amis Luc, Éric et Martin…
Je viens d’évoquer devant vous toutes les raisons qui font que nous nous retrouvons tous réunis aujourd’hui, devant cette carte du monde, dans cette chambre cave où nos rires et notre complicité ont toujours été présents. Francine, la maman de Jean-Marc, nous a d’ailleurs souvent gâtés de bonnes choses à grignoter ou à boire, et a toujours respecté notre intimité amicale.
Je regarde donc à présent cette carte du monde et j’écoute Jean-Marc et Philippe raconter leur projet de partir plusieurs mois en Asie, l’année suivante. Ils ont marqué de pastilles de différentes couleurs les pays et les lieux où ils désirent se rendre et faire notamment la fête, une des envies qui les unit dans leur belle amitié.
Philippe, assez grand, de corpulence mince, cheveux et yeux bruns, a beaucoup de charme avec son visage aux traits réguliers et de grosses cernes sous les yeux, dues aux abus en tout genre qu’il expérimente depuis des années, à travers la drogue ou l’alcool. C’est surtout son sourire moqueur et sa personnalité discrète et calme qui peaufine son charme. Il a l’art de nous faire croire n’importe quoi !
Et d’en rire en plus !
Jean-Marc, taille moyenne, très mince, cheveux châtain clair et des yeux bruns transparents, a quant à lui un charme incroyable et son sourire en fait craquer plus d’une !
En les écoutant dérouler leur projet commun, je réalise qu’à dix-neuf ans je n’ai aucune projection d’avenir, et que je vis ma vie sans me poser de questions, au jour le jour, sauf à me demander ce que je vais pouvoir étudier la prochaine année quand j’aurai terminé la rhétorique (l’équivalent du bac en France).
Dans notre groupe, il y a Éric, grand, mince, aux cheveux bouclés châtains, qui a déjà pas mal bourlingué du haut de ses vingt ans. Il a voyagé aux États-Unis...