CHAPITRE 2
Terre, 1er janvier 3021, 21 h 35.
Quand je reviens à moi, j’ai l’impression que mon corps entier est passé à la moulinette. J’ai du mal à reprendre mon souffle, je crois que j’ai une côte cassée. La bonne nouvelle, c’est qu’au vu de la douleur que je ressens, je suis vivante. La mauvaise, c’est que ça risque de ne pas durer.
Au moins, mon œuf a eu la bonne idée de s’écraser de sorte que la porte puisse s’ouvrir. C’est ce qu’on doit appeler la gravité, sans doute, et ce qui fait qu’un objet retombe sur sa face la plus lourde, la plupart du temps.
J’essaie de reprendre mon souffle, et observe mon environnement.
Je vois le ciel depuis le hublot de plexiglas plein de poussière. Le moniteur de contrôle est endommagé et grésille en lançant des étincelles, mais je n’en ai plus besoin : je suis sur terre et immobile.
D’une main tremblante, je me débarrasse de mes ceintures, qui m’ont probablement sauvé la vie. Il faut que je sorte de la capsule et que je tente de contacter la base spatiale de l’Arche. J’ai incroyablement mal à la tête, peut-être une blessure grave. Il faut que je sorte, que je prenne la trousse médicale, et que je trouve un endroit sûr pour me soigner.
Cette liste de tâches en tête, je cherche du regard le bouton censé ouvrir la porte, mais il pend lamentablement sur le côté, inutile. J’appuie tout de même dessus avec espoir, et un déclic se fait entendre, mais la porte reste close.
J’essaie de ne pas laisser la panique m’envahir. Je ne suis pas claustrophobe, mais l’idée de rester bloquée dans cet œuf et d’y mourir de soif ou de mes blessures ne me plaît pas du tout.
En désespoir de cause, je lance mes jambes de toutes mes forces contre la vitre de plexiglas. Elle vibre, mais ne bouge pas, fidèle au poste. Je recommence, encore et encore et encore, le cœur battant la chamade. L’exercice est douloureux. Je ne veux pas mourir ici. C’est sur cette pensée que, soudain, comme sortie de ses gonds, la porte saute.
Le soulagement m’envahit lorsque la brusque lumière d’un soleil couchant inonde l’intérieur de la capsule qui a failli être mon tombeau. Je me hisse difficilement hors de mon petit vaisseau, consciente de la douleur que me procure chacun de mes muscles endoloris. Bizarrement, je me dis que je vais avoir des bleus partout, et que ce ne sera pas du tout gracieux. Cette idée me fait rire, mais c’est un rire nerveux, inquiet.
Je regarde autour de moi, découvre pour la première fois la Terre autrement qu’à travers les livres ou le hublot de ma chambre. L’air est brûlant, et mes poumons, peu habitués à autre chose que l’air frais et aseptisé dans lequel j’ai grandi, hurlent de douleur. Je tousse, comme si je pouvais sortir tout cet air chaud, comme si je pouvais arrêter de respirer sans mourir. Mais rien n’y fait.
En s’écrasant, ma capsule a provoqué un cratère de plusieurs mètres de profondeur, la poussière qu’elle a soulevée est encore en train de redescendre. Elle s’accroche à ma peau et à mes cheveux, s’introduit dans mon nez et dans mes yeux.
Il n’y a rien autour de moi, que de la terre. Pas d’arbre ou d’herbe, comme dans les livres que j’ai lus. Super, de tous les endroits où j’aurais pu tomber, il a fallu que ce soit un lieu inhabitable. Le Sanctuaire a été construit au cœur d’une forêt, pour qu’il nous soit plus agréable d’y vivre, mais je n’ai pas connaissance d’un désert dans ses alentours. Avec inquiétude, je me demande si je n’ai pas trouvé le moyen d’atterrir dans le désert du Groenland. Ce territoire, autrefois gelé, était devenu sableux et brûlant après la fonte des derniers grands glaciers 900 ans plus tôt.
Après avoir pris quelques minutes pour observer mon environnement et reprendre mon souffle, je décide de bouger. Pour commencer, il faut que je récupère la trousse de secours dans la capsule. Je suis incroyablement heureuse qu’elle soit là. Je l’ouvre pour en faire l’inventaire : des bandages, de la crème cicatrisante, six antidouleurs, un tube de pilules protéinées, une boîte d’eau en bouchées, un kit contre les brûlures en tout genre. Je me dis que c’est mieux que rien, mais j’ai du mal à me convaincre. Je peux survivre quelques jours avec ça, mais seulement dans le cas où la Commandante envoie quelqu’un me chercher. J’ignore si c’est possible, je n’ai jamais eu connaissance d’un quelconque protocole sur le sujet. Il faut que j’essaie de contacter l’Arche.
Je prends un antidouleur, et étale de la crème cicatrisante sur mon oreille douloureuse et au niveau de mon arcade sourcilière. En absence de miroir, je suis incapable d’être certaine qu’il s’agit de mes seules blessures. Je ne peux rien faire contre mes côtes cassées alors je m’assois dos à la capsule en sifflant doucement.
— Eve18 au centre de commandement, je commence, dans l’espoir que mon micro, accroché au col de ma combinaison, fonctionne encore. Est-ce que vous me recevez ? (J’attends quelques secondes, aucune réponse.) Eve18 au centre de commandement, est-ce que vous me recevez ? (Rien) Je vous en prie, répondez…
Je répète inlassablement cette phrase, sentant le désespoir m’envahir alors que seul le silence me répond. Je ne veux pas mourir ici. Je continue à appeler l’Arche pendant ce qui me semble durer des heures, mais je perds la notion du temps.
Je parle jusqu’à ce que la nuit tombe, et que les températures chutent drastiquement. J’ai les lèvres gercées et la gorge sèche à force de répéter mes appels de détresse.
Soit ils m’entendent, mais ne peuvent pas me répondre, soit ils ne m’entendent pas, auquel cas, je suis seule au monde. Livrée à moi-même, je n’ai aucune chance, je le sais. J’ai grandi et vécu dans un environnement aseptisé et sécurisé, la Terre ne fera qu’une bouchée de moi, si je reste loin du Sanctuaire. C’est une planète inhospitalière pour les humains. C’est ce qu’on nous a toujours appris, c’est la raison pour laquelle notre peuple vit dans l’Arche.
Désespérée, j’arrête d’appeler à l’aide et vais chercher la lourde porte de mon œuf. J’ignore s’il y a des animaux sauvages ici, et j’avoue ne pas avoir très envie d’essayer de voir s’ils me mangeraient. Je rassemble alors mes maigres forces et je rentre dans la capsule, puis ramène maladroitement la porte dans son encadrement.
Dedans, il fait moins froid que dehors, et pourtant, j’ai l’impression que le bout de mes doigts est prêt à geler. Par le hublot de plexiglas, j’aperçois le scintillement glacial des étoiles. Ces boules de feu immortelles, qui continuent de projeter leur lueur à des centaines de milliers d’années-lumière, même après leur mort. Je sais que ce ne sera pas mon cas. Si je meurs, on m’oubliera vite, je ne vivrai pas dans la mémoire de l’humanité, contrairement à mes sœurs. C’est terrifiant de se dire qu’on a si peu d’importance, si peu de portée. Je me sens minuscule et humble face aux étoiles. Depuis bien avant la naissance de la Terre, elles étaient là, elles ont vu le monde se créer, l’être humain naître, grandir, détruire, et elles le verront mourir, indifférentes à son sort, dans leur majestueuse froideur.
Terre, 2 janvier 3021, 9 h 16.
J’ai horriblement mal dormi. Si ma combinaison thermique m’a protégée du froid toute la nuit, les cris et le bruit d’un millier d’animaux nocturnes m’ont terrifiée et tenue éveillée. La capsule n’est pas très confortable, le matelas à mémoire, mis à rude épreuve, m’empêche de changer de position. J’ai prié toute la nuit pour voir venir des navettes de secours, mais rien.
M’extraire de la capsule est aussi douloureux qu’éprouvant. Mon corps, entièrement courbaturé, me fait souffrir, et mes nombreuses contusions et blessures ne sont pas près de se soigner seules. Sur l’Arche, nous avons des machines à stimulation cellulaire pour nous soigner plus rapidement. Il m’est arrivé une ou deux fois de me blesser, mais ça n’a rien à voir avec la douleur que je ressens à chaque mouvement. Il faut que je trouve le Sanctuaire. Là-bas, en plus d’y avoir ces machines, il y a Eve16,...