: Christophe Becker, Clémentine Hougue
: La Pandémie en science-fiction
: Books on Demand
: 9782322388929
: 1
: CHF 2.70
:
: Historische Romane und Erzählungen
: French
: 162
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Confinements successifs, mise au pas de l'économie, saturation des hôpitaux, pénuries, isolement, augmentation des inégalités intra et internationales : l'apparition du SARS-Cov-2 fin 2019 a engendré un bouleversement sans précédent de l'équilibre mondial. Agissant comme un révélateur, la pandémie de Covid-19 a soulevé des questions essentielles sur notre capacité à"faire société", aussi bien que sur notre rapport à l'écosystème. La science-fiction représente en la matière, et comme bien souvent, un champ de réflexion particulièrement fécond pour penser la situation contemporaine : aussi le présent volume s'attache-t-il à mettre en lumière le motif de la pandémie dans l'imaginaire science-fictionnel. Du XIXe siècle à nos jours, dans la littérature comme au cinéma, il s'agit d'analyser comment la science-fiction s'empare de ce thème, et permet de penser les différents enjeux d'une épidémie et ses conséquences individuelles et collectives.

Christophe Becker est docteur de l'Université Paris 8 en Langues, littératures et civilisations des pays anglophones, chercheur associé au CRHIA (Université de Nantes), membre de l'ANR PIND et du bureau de l'Association Stella Incognita. Ses recherches portent essentiellement sur l'héritage burroughsien dans le domaine littéraire et musical, mais également sur le corps comme sujet d'expérience artistique et sur la culture populaire.

Penser l’après ?


« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

Jean de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste »

Fables, Livre VII, 1678-1679

« You were sick, but now you’re well again, and there’s work to do »

Kurt Vonnegut,Timequake, 1997

L’apparition du virus COVID-19 à Wuhan en Chine en novembre 2019 a profondément bouleversé notre façon d’envisager l’équilibre mondial. Avec l’instauration d’un confinement généralisé et l’obligation, pour chacun, de limiter ses déplacements en vue d’endiguer la pandémie, la plus grande partie des systèmes politiques ont constaté la difficulté, voire, dans certains cas heureusement plus rares, l’impossibilité de lutter de manière efficace contre une menace virale de grande échelle. Cette situation, invraisemblable il y a peu de temps encore, avec son lot d’appréhensions, d’impatience voire de soupçons vis-à-vis du pouvoir en place, nous interroge à la fois dans notre position de lecteur et de critique. Dans quelle mesure les événements que nous traversons tous collectivement peuvent-ils être documentés par la science-fiction et quels enseignements le genre peut-il apporter ?

La fonction de modélisation cognitive du réel qu’endosse la littérature1 permet d’informer, de discuter, de mettre en question la réalité. On trouve déjà chez Boccace le motif d’une pandémie qui pose un jalon historique important dans les liens entre imaginaire et pandémie. En effet, une épidémie de peste noire (le récit encadrant) permet d’introduire une série de nouvelles, correspondant aux différentes histoires narrées par un groupe de personnes confinées. Ces récits reposent sur un jeu de contraintes, chaque histoire empruntant à un registre différent. Tout en explorant un panorama de tonalités variées, le texte de Boccace met en évidence la fonction de l’imaginaire : il s’agit, pour les confinés, de « tuer le temps » ; aussi la relation entre ce « contexte » (qui est aussi un paratexte) et l’imaginaire estelle profondément liée à la question téléologique.

La pandémie : une expérience du temps de la fin


Outre Boccace, ce thème de l’épidémie traverse depuis longtemps la littérature : Montaigne (Les Essais, tome 3, chap. 12, 1595), comme Daniel Defoe (A Journal of the Plague Year, 1722) ou Georges Didi-Huberman (Memorandum de la peste, 1983) donnent leur version, témoignage, reconstitution ou version fantasmée de la progression de la peste sur le continent européen. Les approches varient néanmoins sensiblement suivant les époques, parfois de manière contre-intuitive : alors que la science pastorienne se développe, la « proto science-fiction » francophone, au tournant des XIXe et XXe siècles, ne s’empare pas du thème microbien-bactérien de manière aussi importante qu’aurait pu le laisser penser le tournant capital que représente cette nouvelle méthode scientifique, comme l’explique Alexandre Marcinkowski dans « La bande à bacilles. La belle époque des agents pathogènes dans la littérature de merveilleux scientifique (circa 1880-1930) ? »

Depuis, le motif de la pandémie a gagné le cinéma, la bande dessinée et les jeux vidéo, s’adressant aussi bien aux adultes qu’aux adolescents. Toutefois, comme l’explique Nadège Langbour dans « U4 ou la pandémie dans les fictions pour la jeunesse », la fiction pandémique est plus rare dans la littérature destinée aux adolescents et jeunes adultes : la chercheuse analyse ainsi la manière dont la quadrilogieU4 (2015), écrite par quatre romanciers et romancières (Carole Trébor, Florence Hinckel, Yves Grevet et Vincent Villeminot), tisse un jeu intertextuel pour aborder l’épidémie à destination des adolescents.

Quels que soient le contexte historique ou lemedium, il est possible de concevoir l’épidémie comme un nœud temporel, qui redéfinit la chronologie de nos sociétés en un « avant » et un « après ». Ce nœud est unkaïros, un instant décisif : suspendant lechronos (le temps linéaire, chronologique), il marque une opportunité, une occasion à saisir – avec prudence (phronesis), recommandait Aristote dansL’Éthique à Nicomaque.

Car face à la progression inexorable d’une pandémie, le temps chronologique vient à manquer : il faut agir et trouver le moyen de se protéger d’une potentielle contamination. Ainsi, « à l’extrême de sa ruinance, c’est-à-dire de sa perte dans l’affairement mondain, où le temps lui-même vient à manquer, la vie factuelle redécouvre l’essence agissant en elle-même du temps2 » : l’épidémie nous aurait ainsi remis en contact avec le temps luimême, tout comme le confinement. Le fait d’être cloîtrés, de se voir contraints d’attendre un infléchissement de la situation (amélioration ou dégradation), suspendus aux annonces officielles, nous conduit inévitablement à regarder le temps passer – et à nous interroger sur sa nature même et sur la fin d’un monde.

Dans ce contexte, l’attente correspondrait à un temps messianique sécularisé, c’est-à-dire « le temps qui se contracte et commence à finir […] le temps qui reste entre le temps et sa fin3 ». On peut également voir se dessiner une dimension apocalyptique de la pandémie, l’apocalypse (ἀποκάλυψις) étant ici à entendre dans son sens originel de « révélation » : il s’avère en effet que la pandémie lève le voile sur les zones de fragilité politiques et sociales. Ce faisant, elle révèle le caractère essentiel de la culture et des arts. L’article d’Héloïse Thomas, « “Have you considered the perfection of the virus?” Pandemics, Apocalypses, and the Arts », met ainsi en lumière, dans son analyse deStation Eleven d’Emily St. John Mandel (2014), la place de la création et de l’imaginaire dans un monde postapocalyptique.

Cet instant décisif, la science-fiction nous permet de le modéliser et d’en tirer des enseignements politiques : comme d’autres récits de fin du monde, les fictions pandémiques ont pour fonction d’« historiciser le présent », de donner à penser « unepraxis, c’est-à-dire une pratique politique du temps4 ».

Art(s) du récit pandémique


Le virus met en lumière le scepticisme vis-à-vis de la communauté scientifique à laquelle se substitue une seconde communauté, celle de « sachants » autoproclamés qui multiplient les déclarations absurdes, voire dangereuses, comme Donald Trump qui proposait d’injecter du désinfectant aux malades afin de détruire le virus, se mettant alors en porte-à-faux avec les membres de son équipe, les docteurs Anthony Fauci et Deborah Birx5 ; D. Trump qui parlait, en même temps et selon son auditoire, du virus comme d’une « grippe » ou comme de la « peste6 », confirmant, d’une part, une prolifération et une mise en concurrence des discours, et, d’autre part, une tendance à la fictionnalisation des événements, rendue possible par la dérégulation de l’information en ligne7. C’est cet aspect que Stefania Iliescu analyse, dans son article « Le virus du langage dansThe Flame Alphabet », le roman de Ben Marcus qui, construit comme une métaphore de la surabondance informationnelle, interroge la possibilité même du vivre ensemble.

La science-fiction peut aussi provoquer chez le public, tenté d’oublier la frontière qui sépare fiction et réalité, des comportements irrationnels. Ainsi de Stephen King ; face aux réactions de lecteurs comparant l’intrigue d’un de ses romans à la situation sanitaire actuelle, l’auteur rappelle sur Twitter : « Non,...